« Pourquoi les femmes ne peuvent toujours pas tout avoir »

mag-article-largeAnne Marie Slaughter a publié un article aux Etats-Unis en juin 2012 sous le titre: « Why Women Still Can’t Have It All » (dans le magazine The Atlantic). Anne Marie Slaughter, 53 ans, est une grande figure de l’élite américaine de la politique étrangère, professeur à Princeton après avoir enseigné à Harvard et à Chicago. Hillary Clinton lui propose de prendre, en janvier 2009, la direction du centre de prospective du département d’Etat, le « policy planning », un poste prestigieux et important. C’est une proposition qui ne se refuse pas, surtout quand on est la première femme à qui elle est faite. Son mari modèle l’y encourage, il s’occupera des enfants. Et elle fera tous les week-ends, en train, l’aller-retour Washington-Princeton, une affaire de trois heures.

Dix-huit mois plus tard, Anne Marie Slaughter réalise qu’elle « n’y arrive pas ». Malgré la bonne volonté du père, l’absence de la mère n’est pas sans conséquences – ou du moins en est-elle convaincue – sur l’aîné de 14 ans, en pleine crise d’adolescence. Les week-ends se résument à une course exténuante entre le travail à distance, les devoirs et les corvées. Sournoisement, le sentiment de culpabilité s’insinue. Elle s’en ouvre à une amie qui la rabroue, sur le thème : « Allons, toi qui as tout, comment pourrais-tu ne pas y arriver ? » Au bout de deux ans, Anne Marie Slaughter retourne aux horaires universitaires de Princeton, plus compatibles avec sa vie de famille.

Elle n’est ni la première ni la dernière à jeter l’éponge ; après d’autres, l’une des adjoints du secrétaire à la défense, Michèle Flournoy, renonce à son poste au bout de trois ans pour passer plus de temps avec ses enfants. Toutes sont remplacées par des hommes. C’est bien ce qui chagrine Anne Marie Slaughter. Où sont les femmes qui sont sorties des meilleures universités, comme elle, en 1985, bardées de diplômes ? N’étaient-elles pas aussi nombreuses que les hommes ? « Nous étions sûres que nous vivrions dans un monde paritaire. Quelque chose a fait dérailler ce rêve. »

Peut-être, pense-t-elle, le moment est-il venu de dire la vérité aux jeunes femmes qui sortent aujourd’hui, plus nombreuses encore que les hommes, des universités : non, vous ne pourrez pas tout avoir, pouvoir, amour, maternité et bonne conscience. On nous a menti. Vous devriez pouvoir tout avoir. Mais tant que la société sera, économiquement et socialement, organisée comme elle est, c’est-à-dire par les hommes, ce sera très difficile.

Son message diffère de celui de Sheryl Sandberg, 42 ans, la très charismatique directrice générale de Facebook, mère de deux jeunes enfants. « C’est triste, mais c’est vrai, et il faut l’admettre : le monde est dirigé par des hommes », énonce-t-elle dans un discours très remarqué, en mai 2011, devant les étudiantes de Barnard College. Mais Sheryl Sandberg refuse d’y voir un obstacle insurmontable. Pour elle, les femmes doivent se battre pour « tout avoir », avec, en particulier, une arme qu’elles n’utilisent pas assez : l’ambition.

Ce débat a suscité beaucoup de réactions car si même les privilégiées, celles qui ont des diplômes, un mari et une femme de ménage « n’y arrivent pas », alors quel espoir reste-t-il à toutes celles qui ont des jobs bien moins prestigieux? Ce débat rejoint celui de l’éducation des enfants. Dans le Financial Times, l’écrivain Katie Roiphe dénonce « le fantasme désuet, consumériste, ennuyeux et bourgeois du tout avoir ». Mieux vaut, dit-elle, « assumer l’improbable, le compliqué, le bousculé, l’imparfait, le déséquilibré, le ici et maintenant ». Anne Marie Slaughter a, du coup, proposé un autre titre pour son article : « Pourquoi les mères qui travaillent doivent avoir de meilleurs choix pour rester compétitives et parvenir au sommet ». Le débat continue…