Les femmes qui tiennent la baguette !

zahiaUn bon chef d’orchestre est celui ou celle qui sait écouter les autres. Alors on peut s’attendre à voir de plus en plus de femmes n’est-ce pas ? Pourtant elles restent si rares… «Si j’avais été un homme, j’aurais été chef bien plus tôt», assure Emmanuelle Haïm, la chef fondatrice du Concert d’Astrée qui est une exception marquante dans le monde exclusivement masculin de la direction musicale baroque française.

«Les Français connaissent mieux l’expérience vénézuélienne El Sistema et Gustavo Dudamel, à 8 000 kilomètres d’ici, que ce que je fais à Stains à 5 kilomètres du périphérique de Paris.» Amer mais joyeux, le constat de Zahia Ziaouani résume tout le paradoxe français, mais aussi la persévérance de cette jeune chef, créatrice de l’Orchestre symphonique Divertimento depuis 2001 et directrice de l’école de musique de Stains, en Seine-Saint-Denis., onvaincue que la musique peut ‘sauver’ beaucoup de jeunes. Elle se raconte dans un livre, La Chef d’orchestre, «je n’avais pas imaginé combien serait difficile le chemin qui conduit jusqu’à l’estrade». Elle a foi dans l’instruction et l’éducation: «La musique m’a placée sur un plan où tout le monde peut réussir s’il s’en donne les moyens.»

Diva se dirigeant elle-même, Nathalie Stutzmann n’a pas voulu attendre que sa voix décline pour assumer le rôle exposé de chef. Sur scène, sa double performance crée une étrange fascination. Son timbre de contralto – le plus grave de la femme -, qui s’épanouit en couleurs moirées et soyeuses, reflète des émotions quasi viscérales. Sa capacité à diriger simultanément les musiciens d’une gestique calme et impeccable renforce la prouesse individuelle et collective. «Quand cela se passe bien, les musiciens oublient vite si le chef est un homme ou une femme, souligne-t-elle avec humilité. Le public n’est jamais machiste.»

La Française Claire Gibault est chef d’orchestre aujourd’hui mais pour en arriver là, elle a du créer son propre orchestre. Elle a connu le fameux plafond de verre.. Elle a dirigé l’Opéra de Washington avec Placido Domingo, à Covent Garden à Londres, à Berlin, à la Scala de Milan, mais en France, cela lui était impossible. Or, elle a deux enfants et, pour leurs études, elle a souhaité s’établir définitivement en France. Elle a posé sa candidature à différents orchestres à travers la France et à chaque fois, elle a été éliminée sur dossier, sans même être reçue. Parce que c’est une femme ? Claire Gibaul a travaillé au sein du Parlement européen, à la commission Culture puis à celle des Droits de la femme. Elle a rédigé un rapport sur les discriminations à l’égard des femmes dans le monde du spectacle vivant. Toutes les statistiques européennes sont éloquentes. Comment fonctionne son orchestre ? Une charte a été signée par tous les musiciens. Parité hommes-femmes. Elle a institué le remboursement du babysitting pour les parents célibataires !

La sociologue Hyacinthe Ravet a fait un excellent travail sur les connotations sexuelles des instruments. Au Conservatoire, au 19ème siècle, les instruments qui mettaient en jeu le souffle, la salive et la force étaient interdits aux femmes.. Et le dernier instrument à s’être féminisé dans l’orchestre fut la clarinette, car on met tout le bec dans la bouche, ce qui était jugé très inconvenant. Même la harpe faisait peur, car il faut déployer son corps, et le violoncelle, car il faut en jouer en amazone.

Une autre chef d’orchestre, Ariane Matiakh, qui a fait ses classes à Vienne avec Leopold Hager, se souvient : « Il ne croyait pas du tout aux femmes chefs. Lors du premier cours, il m’a pourtant félicitée, mais m’a reproché de « draguer » les musiciens sous prétexte que je leur souriais. J’ai tenu bon, travaillé d’arrache-pied avec ce grand maître et, peu à peu, les choses se sont normalisées. »

Pour Elizabeth Askren, promouvoir la femme dans la direction musicale signifie aussi combattre sa mésestime dans la société: « Lors des actions pédagogiques que je mène, j’ai soin de donner la baguette aux petites filles, notamment à celles de cultures plus traditionnelles où la femme a peu d’occasions de s’imposer. Elles prennent conscience – et les garçons avec elles – de leurs potentialités. »