Fatou Diome, « Impossible de grandir »

Fatou Diome est née au Sénégal. Elle est élevée par sa grand-mère qui mettra un certain temps à accepter le fait qu’elle puisse être éduquée : la petite Fatou doit aller à l’école en cachette jusqu’à ce que son instituteur parvienne à convaincre son aïeule de la laisser poursuivre. Elle se passionne alors pour la littérature francophone. À treize ans, elle quitte son village pour aller poursuivre ses études dans d’autres villes du Sénégal tout en finançant cette vie nomade par de petits boulots. Elle entame des études universitaires à Dakar. A vingt-deux ans, elle épouse un Français et décide de le suivre en France. Rejetée par la famille de son époux, elle divorce deux ans plus tard et se retrouve en grande difficulté, abandonnée à sa condition d’immigrée. Pour pouvoir subsister et financer ses études, elle doit faire des ménages pendant six ans, y compris lorsqu’elle peut exercer la fonction de chargée de cours durant son DEA, fonction qui lui apporte un revenu insuffisant pour vivre… Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles La Préférence nationale (2001) ainsi que de quatre romans, Le Ventre de l’Atlantique (2003), Kétala (2006), Inassouvies nos vies (2008) et Celles qui attendent (2010).

Son dernier ouvrage, Impossible de grandir, est l’histoire d’une enfant grandie trop vite et qui ne parvient pas à s’ajuster au monde des adultes. D’inspiration autobiographique, ce roman est en quelque sorte une suite au Ventre de l’Atlantique. Fatou Diome  a créé le personnage de Salie. Salie est invitée un jour à un dîner du type «papa, maman et les enfants, plus quelques amis». Cette invitation la plonge dans l’angoisse. Pourquoi est-ce si «impossible» pour elle d’aller chez les autres ? De répondre aux questions banales sur sa vie, sur ses parents ? Salie se lance dans une conversation avec «la Petite», sorte de voix intérieure et de double de la narratrice, enfant. Cette dernière va la forcer à revenir sur son passé, à revisiter son enfance pour comprendre l’origine de cette peur. Salie reconvoque alors ses souvenirs, la vie au Sénégal, la difficulté d’être une enfant illégitime, d’endurer le rejet et la violence des adultes. C’est aussi l’histoire d’une libération, car l’introspection que mène Salie pour apprivoiser ses vieux démons est salvatrice.

Je reprends ici une interview disponible sur le site www.lechoixdeslibraires.com

Qui êtes-vous ? !
Franco-sénégalaise, mes ailes de pélican réclament toujours plus d’espace. Alors, si vous ne savez pas dans quel tiroir me ranger, prenez-moi pour une orchidée aux branches rebelles et laissez-moi croître en liberté. J’écris pour savoir qui je suis ; je vous dirai, quand je le saurai.

Quel est le thème central de ce livre ?
La difficulté de dompter l’enfance, de mener l’enfant qui est en nous à l’âge adulte, de lui trouver sa juste place parmi ces êtres qu’on appelle «les adultes».

Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
«Autant que l’Atlantique, la mémoire d’enfance impose ses marées hautes auxquelles nulle digue ne résiste, pas même la haie d’une barbe blanche.»

Qu’aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Même si j’enfonce des portes ouvertes, j’aimerais sensibiliser mes lecteurs au sort des enfants dits illégitimes et des filles mères : dans beaucoup d’endroits du monde, encore aujourd’hui, leur situation est souvent terrible et tabou. Je voudrais également partager le souvenir lumineux de mes grands-parents qui ont légitimé mon souffle par leur amour ; leur sagesse accompagne toujours mes pas, je ne voudrais pas la garder pour moi seule.

Avez-vous des rituels d’écrivain ? (Choix du lieu, de l’horaire, d’une musique de fond) ?
Partout, mais isolée, la nuit ; de préférence chez moi, avec du thé ou du café pour maintenir neurones et papilles éveillés ; de la musique, toujours, pour garder le coeur et les idées au diapason.

Comment vous vient l’inspiration ?
Parfois, comme une poussée d’urticaire, un rhume ou un éclat de rire : une réflexion s’incruste à l’improviste et s’impose en une sorte d’urgence tenace. Mais d’autres fois, c’est une pensée qui me poursuit, me rattrape, de port en port, alors je finis par l’embarquer pour un long tangage.

Comment l’écriture est-elle entrée dans votre vie ? Vous êtes-vous dit enfant ou adolescente «un jour j’écrirai des livres» ?
J’ai commencé à écrire à 13 ans, quand je me suis retrouvée en ville, pour le collège, loin de mon île natale. J’avais plein de questions et pas toujours un adulte pour m’expliquer. J’écrivais et j’écris toujours pour essayer de comprendre des réalités qui me révoltent, des situations qui m’interrogent. Je ne pensais pas que j’allais faire des livres, dans l’univers qui était le mien, enfant, un tel projet me semblait hors de portée. J’ai fait des études de lettres parce que je rêvais d’être journaliste ou professeur de français. Écrire, c’était mon bol d’oxygène et c’est toujours, pour moi, une nécessité dans mon rapport au monde, une activité qui m’accompagne au quotidien et m’apprend à vivre. Publication ou pas, écrire fait partie de ma vie.

Vous souvenez-vous de vos premiers chocs littéraires (en tant que lectrice) ?
Le Petit Prince, une lecture que je dois à l’instituteur passionné qui est souvent revenu dans mes livres, comme personnage. Une si longue lettre, de Mariama Bâ, ma découverte de la condition féminine, prélude à d’autres lectures formatrices. Le vieil homme et la mer, d’Hemingway, une vraie prise de conscience de la puissance de la littérature, qui traverse les frontières et les cultures pour nous relier par notre simple humanité : comme si l’auteur me dévoilait la condition et l’âpre labeur de mon brave grand-père pêcheur.

Savez-vous à quoi servent les écrivains ? !
J’ignore à quoi je sers, moi. Mais, en pensant aux écrivains qui ont éclairé ma route, je me dis qu’ils nous aident à trouver un sens à notre propre navigation, à débusquer l’once d’espoir cachée dans toute tragédie. Ils nous rapprochent les uns des autres, car les joies et les peines qu’ils nous décrivent se partagent sous la nef de notre humanité commune.