STOP au « tout avoir, tout faire, toute seule »

giampinoSylviane Giampino, psychologue, a rédigé un ouvrage intitulé: Les mères qui travaillent sont-elles coupables ? Elle indique qu’aujourd’hui, les femmes se sentent beaucoup moins coupables dans une interview du magazine Elle: « Celles que je reçois se posent toujours la question de la meilleure manière d’articuler leur vie de famille et leur vie professionnelle, mais pas dans les mêmes termes. Elles refusent désormais d’être l’unique variable d’ajustement entre le travail et les enfants. Et ça, c’est très positif ! »

« La Wonder Woman a eu une vertu : elle a permis aux mères de prendre conscience qu’elles allaient droit dans le mur ! La mère qui travaille ne tire aujourd’hui plus aucun bénéfice narcissique à tout concilier seule. L’illusion de toute-puissance solitaire ne la fait plus courir. La question des femmes n’est pas tant de savoir si elles veulent tout avoir, c’est plutôt qu’elles ne veulent plus tout donner. Elles commencent à se méfier de l’idée du «tout», à refuser d’être en permanence dans le dévouement total au travail et à la famille. Parce qu’elles se sont rendu compte que non seulement c’était intenable mais que, en plus, c’était contre-productif ! La guerre pour l’égalité a permis d’avancer, mais si peu. Les statistiques sur le partage des tâches domestiques, des soins aux enfants ne s’améliorent pas depuis vingt ans, et les écarts de salaires entre hommes et femmes dans le travail non plus.

Les femmes auraient-elles renoncé à avoir à la fois un boulot qui leur plaît et une vie personnelle riche ? « Non, mais elles ne veulent plus « tout avoir, tout faire, toute seule ». On a perdu énormément de temps à dire aux femmes que les solutions pour la conciliation viendraient d’elles. On leur a fait croire qu’elles y arriveraient si elles s’organisaient mieux, si elles tempéraient leur perfectionnisme, et autres reproches voilés en bons conseils. Or cela ne suffit pas ! Aujourd’hui, elles attendent davantage d’aide de leur conjoint, de leurs amis et même de leur patron. Elles ne le savent pas, mais elles commencent à guérir au travail de leur complexe de parentalité. »

Guérir du « complexe de parentalité », qu’est-ce que cela signifie ? « Depuis que les femmes ont investi la sphère professionnelle, elles y sont allées comme les hommes, en collaborant au déni de parentalité dans l’entreprise, dans les services. Elles se sont pliées à la loi non écrite qui stipulait : « On laisse sa vie personnelle à l’entrée du bureau. » Or la séparation entre la sphère privée et la sphère publique est un artifice, un montage idéologique. Une croyance possible quand chacun, père et mère, se limitait à une sphère. Mais, aujourd’hui, on fait tout tous les deux. Et les femmes en ont assez d’être coupées en deux ! »

Quelle est la conséquence sur le monde du travail ? « En guérissant du complexe de parentalité, les femmes provoquent dans le monde du travail une prise en compte primordiale : celle de la fragilité humaine. Non pas leur fragilité – car les femmes ne sont pas spécialement fragiles – mais celle inhérente à tout être humain. Etre parent et travailler, c’est faire l’expérience de la dépendance. On dépend de son supérieur, de ses collègues pour parer à une urgence familiale. Quand les femmes demandent la prise en compte de leur parentalité, cela a pour effet d’humaniser le monde du travail. »

Est-ce une bonne nouvelle pour les hommes ? « Bien sûr. A partir du moment où les pressions professionnelles et personnelles seront mieux réparties entre les hommes et les femmes, tout le monde en ressentira les bénéfices. Les hommes prendront conscience que le monde du travail ne tient pas toujours ses promesses. Les sacrifices qu’on lui concède ne sont pas forcément payés de retour quel que soit le niveau d’engagement, de mérite et de compétence. »

Les mères qui travaillent sont-elles plus sereines qu’autrefois ? « Pas forcément, non. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elles hiérarchisent mieux, c’est-à-dire qu’elles acceptent mieux la pondération d’une réalité sur une autre, qu’elles supportent les tensions qu’on ne peut pas éradiquer. Il ne faut pas que ça soit permanent, mais il y a forcément des moments dans la vie où ça coince, où on stresse. Il vaut mieux, si un problème familial se pose, prendre trente minutes sur son temps de travail et le régler plutôt que de passer la journée à s’angoisser pour ses enfants ! De même, il vaut mieux, si un dossier professionnel pose problème, y passer un temps le soir quand les enfants sont couchés. Etre libre, c’est ça aussi. »

Tous les problèmes que vivent les mères au travail ne sont pourtant pas réglés… « Loin de là ! Les enfants restent l’enjeu majeur. Il n’y a pas suffisamment de places en crèche, la qualité des modes d’accueil des tout-petits se délite, le périscolaire est en crise. Et puis, le mari qui part au travail en lançant sur le pas de la porte : « Chérie, comment vas-TU faire avec le petit qui a de la fièvre ! », ça existe toujours. Il y a encore l’idée tenace, dans la société et dans la conscience collective comme au sein du couple, que la solution c’est la femme qui la trouve. A la crèche ou à l’école, on continue d’appeler la mère en cas d’enfant malade, pourquoi pas le père ? Les femmes font encore un portage mental des deux sphères, professionnelle et personnelle, là où il n’y a pas de prise en compte dans le réel. Et puis, je constate de nouveaux pièges dont les femmes doivent se méfier. De plus en plus de jeunes femmes retardent leur maternité, voire renoncent à avoir un enfant pour des raisons professionnelles: et ça, c’est trop cher payé. En ce qui concerne la garde des enfants, les femmes et les hommes ne savent pas peser sur les pouvoirs publics, qui lancent des semblants de mesures. Ce qui revient à signifier aux parents de « se débrouiller avec leurs enfants ». Enfin, les femmes tentées par le temps partiel, le congé parental, les métiers compatibles doivent être bien conscientes du coût humain et financier de ces stratégies de renoncement, pour elles-mêmes, bien sûr, mais aussi pour leurs enfants. »

Vous conseillez donc aux femmes de ne rien lâcher ? « Ni leur désir d’enfant, quand il se présente, ni leur désir d’égalité professionnelle, main dans la main, avec les hommes. Car ce sont elles qui ont raison ! L’évolution des mères qui travaillent est porteuse de clés pour l’avenir. Parce que les femmes ont porté les fragilités de la famille, elles sont en prise directe avec l’humanité, avec tout ce qui n’est pas riche, beau, jeune, compétitif, elles sont au cœur de la plateforme de transformation des rapports entre individus et société, entre famille et travail. Ce que les femmes sont en train d’imposer, c’est une évolution des mentalités, et c’est inestimable. »