Karine Tuil, « L’invention de nos vies »

6539711-karine-tuil-la-rage-des-enfants-d-immigres-est-le-sujet-de-mon-livreA 40 ans, Sam Tahar a tout réussi : avocat, marié, fortuné, séducteur. Puis la chute, vertigineuse, qui viendra de son passé. Sam Tahar s’appelle Samir Tahar, il est français, d’origine musulmane et s’est inventé une nouvelle identité pour mettre un pied dans la vie active vingt ans plus tôt. Il n’a pas démenti quand on lui a demandé si Sam était un nom d’origine juive. Depuis, il vit sur une imposture. Il pille la vie de son ami d’enfance, éducateur dans la cité qui l’a vu grandir. Samir devenu Sam, à l’heure d’internet, va se confronter à la machine judiciaire américaine. Un proverbe Yiddish dit: «avec le mensonge, on peut aller très loin mais on ne peut pas en revenir».

Pourquoi ce livre? Karine Tuil: « La vague de suicides à France Telecom, il y a quelques années,  m’a beaucoup marquée. J’ai pris conscience de ce que pouvaient représenter la violence au travail, la pression; l’obsession de la performance qui règne dans les entreprises. J’étais interpellée aussi par la rapidité de certaines ascensions sociales et leurs chutes encore plus brutales – je pense notamment aux affaires Kerviel, Madoff ou Weiner. Mais il y avait aussi un autre angle de réflexion à l’origine de mon travail – ce sont les attentats du World Trade Center. »

Comment Karine Tuil voit-elle le monde de l’écriture? « Il faut être égocentrique pour rester enfermé avec soi-même durant des journées entières. Manipulateur, aussi. Sans doute un peu. Mais il y a une autre dimension qui m’intéresse. Celle de l’écrivain témoin de son temps, observateur social, passeur. Écrire, c’est aussi avoir l’opportunité de s’inventer une autre vie, d’autres vies. Kafka, par exemple, avait une existence assez terne, et une vie imaginaire tellement féconde. Lorsque j’écris, je ne peux rien faire d’autre, je m’investis totalement dans mon roman, je vis avec mes personnages. Le livre me résiste longtemps. Ecrire est un rapport de force. Dans les premières pages de «l’Invention de nos vies», il y avait une volonté de traduire par la langue la pression sociale, il fallait que mon lecteur manque de souffle, qu’il ressente à la lecture les rapports de force sociétaux que je décris. Là où il y a littérature, il y a lutte et conflit. »

Karine Tuil est l’auteur de neuf romans parmi lesquels Tout sur mon frère (2003), Quand j’étais drôle (2005), Douce France (2007), La Domination (2008) et Six mois, six jours (2010).