Françoise Héritier, anthropologue et ethnologue

imagesCATVRJX9Quand on pense à l’ anthropologie et à l’ethnologie, on pense généralement à Claude Lévi-Strauss. Et on devrait penser aussi – et pas seulement évidemment – à Françoise Héritier ! Lévi-Strauss lui-même voyait en elle son successeur… Françoise Héritier évoque pour moi une ‘penseuse’, un esprit vif et passionné, qui nous ouvre les yeux et le coeur ! Je suis très admirative de la pensée de Françoise Héritier que je trouve non seulement très intelligente et tolérante mais aussi si inspirante pour les défis que nous connaissons aujourd’hui. Je suis admirative également de la femme qu’elle est. Etre aussi alerte intellectuellement et humainement, aussi jeune d’esprit, aussi généreuse dans les propos et dans le regard, voilà une magnifique preuve que nous, les femmes, pouvons ‘tout’ avoir ! 🙂

Une des idées maîtresses de Françoise Héritier  est que « rien de ce que nous faisons ou pensons, systèmes de vie, d’attitude et de comportement, n’est issu directement de lois naturelles. Tout passe par un filtre mental, cérébral et idéel, produit d’une réflexion collective qui prend forme à un moment de notre histoire, évolue et peut encore évoluer. » Oh oui, comme il est bon d’entendre cela n’est-ce pas ?

Une question taraude l’auteure : quel est le fondement de la hiérarchie entre les sexes? Qu’est-ce qui explique la valorisation du masculin et la dévalorisation du féminin? Selon elle, le fondement de cette hiérarchie est la volonté de contrôle de la reproduction de la part de ceux qui ne disposent pas de ce pouvoir. Les femmes, à travers l’Histoire et dans toutes les sociétés du monde,  sont considérées comme une ressource affectée uniquement à la reproduction: « tenues pour des ressources, elles sont privées de droits, privées d’accès à l’éducation et aux fonctions d’autorité qui sont réservés aux hommes. »

Françoise Héritier nous exhorte à être vigilantes: « Nous ne pourrons considérer que l’on est arrivé à l’égalité entre les hommes et les femmes que le jour où elle concernera les femmes de toutes les sociétés du monde. S’il y a un universel, c’est le modèle archaïque dominant et le fait que les femmes soient partout tenues en tutelle. Quand on entend dire à ce sujet de l’égalité des sexes « respectez notre culture », il faut entendre « respectez le modèle dominant ». J’estime que tous les individus de toutes les sociétés du monde sont capables de faire ce que nous avons commencé à faire petitement pour l’égalité entre les sexes. Je suis mue par une idée universaliste, bien sûr et la confiance dans la capacité des humains de faire ce même chemin. Si nous avons commencé à ébranler le modèle dominant quelque part, les autres peuvent l’ébranler également. C’est une évolution nécessaire des esprits qui doit être relayée par de multiples actions. C’est pour cela que je plaide y compris chez nous pour ce travail constant qu’est la vigilance sur soi-même et sur le discours. Il faut veiller à ne rien laisser passer. »

Une question qui revient souvent quand on pense aux rapports hommes-femmes, la pulsion sexuelle masculine est-elle irrépressible? Françoise Héritier répond: « Pourquoi serait-ce la seule pulsion qu’il serait impossible de maîtriser ? L’expérience historique et ethnologique montre que les hommes peuvent la maîtriser tout comme les femmes. A l’image d’autres pulsions, comme celle d’éliminer physiquement ses adversaires ou de prendre le bien des autres. Ces pulsions sont maîtrisées par l’individu et par la société et contrôlées par la loi. »

Et la place des pères, quelle est-elle aujourd’hui selon elle? « Celle qu’il saura se construire. Les femmes auraient sans doute souhaité depuis bien longtemps que les pères aient une place plus grande et une responsabilité plus importante dans l’éducation de leurs enfants. Il se trouve que maintenant, on commence à s’y intéresser… Tant mieux. Les jusqu’au-boutistes vous diront que le rôle du père consiste à décréter ce qui est bien, ce qui est mal, féliciter, réprimander, sans s’occuper du quotidien. Il se trouve que je ne partage pas ce point de vue : un enfant a besoin de trouver autorité et tendresse tant chez sa mère que chez son père.  Le rôle du père reste à inventer. »

Comment un enfant se construit-il avec deux pères ou deux mères ? « Il ne faut jamais perdre de vue l’incroyable plasticité de l’enfant et des sociétés humaines. La norme de l’enfant, c’est ce qu’il vit. Le problème naît lorsque ce qu’il vit est rejeté par le reste de la société. Or, si sa situation est acceptée, ce type de problème n’existe pas. Tous les individus possèdent en puissance la totalité des qualités qui garantiront à l’enfant une bonne éducation. »

Après Le Sel de la vie, Françoise Héritier a rédigé Le goût des mots, ouvrage dans lequel elle nous invite à retrouver nos étonnements d’enfance, les plaisirs de la découverte des mots, leurs couleurs, leurs saveurs, les émotions que nous éprouvons face aux mots, notre univers intime.

Françoise Héritier, je vous remercie du fond du coeur pour votre clairvoyance et votre éclairage sur les questions du genre et bien d’autres questions essentielles. Je vous laisse clôturer cet article 🙂