Antoinette Fouque, créatrice du MLF et convaincue du génie féminin!

imagesCADRG7EBCo-fondatrice du MLF en 1968, Antoinette Fouque, décédée en février 2014, était psychanalyste, politologue, femme politique, essayiste. Elle était diplômée en lettres et en sciences politiques, enseignante de profession. Opposée à la notion de genre, elle a maintenu qu’« il y a deux sexes » dans un essai publié en 1995 et réédité en 2004. Elle s’exprimait ainsi: « Simone de Beauvoir disait que la femme est un homme comme un autre. Moi je dis non : il y a une différence des sexes. Il y a deux sexes. Nous sommes égaux, mais différents. Il ne faut pas oublier que les femmes donnent la vie ». Elle militait pour la gestation pour autrui, le mariage pour tous et la reconnaissance de tous les talents féminins.

Invitée à définir son travail intellectuel et son action, Antoinette Fouque répondait invariablement: féminologue, et non féministe. Cette discipline, la féminologie, c’est elle qui l’avait inventée à son propre usage : la condition féminine, la place des femmes dans la société, envisagée tant d’un point de vue historique, social et politique. Ses questions: « Comment être une femme ? Comment s’extraire des fonctions imposées par la domination masculine pour, du statut d’objet, accéder à celui de sujet? » Antoinette Fouque considérait que les « féministes » sont trop dans l’identification au modèle masculin, que la libération des femmes n’est pas qu’une affaire d’égalité.

Elle affirmait peu de temps avant sa disparition: « Notre révolution était démocratique, pacifique, anthropologique, la plus longue des révolutions, puisqu’elle est toujours en cours ». Elle a déclaré avoir souffert, politiquement, « de la misogynie, mais aussi de l’incompréhension du milieu féministe universaliste ». C’était une femme de combats, qui citait la naissance de sa fille comme «le moment le plus heureux de sa vie» et ne voulait pas opposer maternité et libération.

Elle a publié récemment le Dictionnaire universel des créatrices, qui recense plus de dix mille femmes, connues ou pas, de tous les continents et de tous les siècles. Je reprends ici une interview réalisée par le magazine Madame Figaro:

Était-il nécessaire de publier un dictionnaire uniquement axé sur les créatrices ? « Dès la création des éditions Des femmes en 1973, j’avais le désir d’une encyclopédie des femmes, à la manière de Diderot au XVIIIe siècle. Mais je ne trouvais personne pour y travailler. Et puis, il y a deux ans, je suis entrée dans le Larousse. Un événement qui m’a plus touchée que toute autre élection ou décoration… Si ma mère avait vu cela ! Je me suis rendu compte à cette occasion que les femmes y étaient très peu nombreuses. Il y avait toutes les reines, des comédiennes et… des absences terribles. Quand Béatrice Didier et Mireille Calle-Gruber sont venues me présenter leur projet, je me suis dit : c’est le moment ! »

Pourquoi maintenant  ? « Les femmes représentent 52  % de l’humanité, et elles ne sont que 5 % à 10 % à être entrées dans les dictionnaires des noms propres. Elles sont toujours payées 25 % de moins que les hommes pour des postes équivalents, et leurs talents ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Dans les musées, les achats d’œuvres d’artistes femmes équivalent à 5 % de l’ensemble des acquisitions, et elles ne sont que  1 % à être exposées… Ce dictionnaire est une défense et une illustration de la création des femmes comme trésor de l’humanité. Je me souviens d’avoir vu à la télévision le reportage d’un anthropologue au Brésil. Un homme et une femme étaient à l’écran. Après avoir demandé son identité à l’homme, le chercheur s’est tourné vers la femme pour lui demander son nom. L’homme a alors pris la parole pour lui signifier qu’elle n’en avait pas. Je me suis dit qu’il y avait là une grande violence symbolique subie par les femmes : celle d’être frappées d’inexistence. »

Y a-t-il un génie féminin ? « Les femmes sont le génie de l’espèce. Elles humanisent ou cultivent l’humanité au sens où elles sont le premier environnement de tout être humain. Chaque fois qu’elles mettent un enfant au monde, elles réinventent le langage pour parler à leurs petits. Il y a vingt ans, j’avais évoqué l’idée et écrit qu’elles avaient été les premières artistes, en ayant l’intuition que les premières fresques trouvées sur les parois des grottes étaient l’œuvre des femmes. On m’avait dit à l’époque que j’exagérais, mais j’ai lu récemment que certains anthropologues accréditent cette thèse. Quand on met en doute le génie créateur des femmes, je n’oublie jamais qu’elles ont été de tout temps maintenues dans la dépendance des hommes et que bien souvent, quand elles étaient particulièrement brillantes, elles se faisaient voler leurs découvertes. Par exemple, Rosalind Franklin, méconnue du grand public, est cette chercheuse qui est à l’origine de la découverte de l’ADN, la révolution anthropologique à laquelle est associée la plus longue des révolutions, celle des femmes. Marie Curie n’est qu’associée à son mari pour ses recherches, alors qu’elle était aussi créative que lui. Donc, plus que jamais, il fallait recenser toutes celles qui ont été des créatrices à qui il n’a pas été rendu assez hommage. Et je n’oublie pas que les hommes créateurs ont tous une part de féminin en eux ; usant de la métaphore matricielle, ils sont nombreux à dire, par exemple, qu’ils « portent » une œuvre. »

Vous utilisez le terme de créatrices mais toutes ne sont pas des artistes. Quel sens faut-il lui donner ? « J’entends « créatrices » au sens le plus ouvert de ce mot. Tous les secteurs sont représentés. Il y a aussi des scientifiques, des médecins, des chercheuses, des politiques, des journalistes, des militantes… Et puis, pour paraphraser Bergson, il y a entre la création et la procréation la même joie de donner quelque chose de vivant et de viable au monde. Ce dictionnaire est un manifeste. Toute femme possède en puissance ce don de créer de la vie, qu’elle donne ou non naissance à un enfant. « Creare », en latin, signifie à la fois créer et procréer. »

Qu’avez-vous appris en publiant ce dictionnaire ? « J’avais rencontré des milliers de femmes en lutte, j’avais fait plusieurs fois le tour du monde… Et pourtant, quand nous avons commencé l’aventure de ce dictionnaire, je n’étais pas sûre que nous trouverions des femmes partout et pour tout. Eh bien si ! Nous en avons trouvé dans tous les secteurs, y compris dans ceux des mathématiques et de la composition musicale, réputés masculins. Ainsi, malgré l’oppression, les discriminations, les violences et le refoulement, elles ont réussi à travailler, à créer et à s’exprimer dans tous les domaines dès qu’elles en ont eu l’opportunité. Et tout cela forme une geste du peuple des femmes sans cesse à l’œuvre. »

Quelles sont celles qui vous ont le plus marquée ? « Madame de Sévigné et la passion qui la relie à sa fille ; Olympe de Gouges et sa passion politique pour le droit des femmes à jouir pleinement de leur humanité  ; Mélanie Klein et sa passion psychanalytique de l’avant-œdipe, qui l’a menée à pousser l’investigation là où Freud n’était pas allé : jusqu’à la relation à la gestatrice ou à la mère… Il y a tant de femmes remarquables ! J’ai rencontré Aung San Suu Kyi, leader des démocrates birmans, Prix Nobel de la paix 1991, femme de courage en lutte pour la démocratisation de son pays, son développement durable et les droits des femmes. »

Comment voyez-vous l’évolution des femmes  ? « Les avancées sont déterminantes. Aujourd’hui les femmes savent qu’elles ont des droits, des droits que l’Union européenne a inscrits dans la loi pour la première fois en 1957. Elles en sont de plus en plus conscientes, même dans des pays où ils sont massivement bafoués, comme la toute jeune Malala qui a frôlé la mort pour faire respecter le droit des filles à l’éducation. Elles sont plus solidaires qu’elles ne l’ont jamais été, en particulier face à la violence sociale. Elles se constituent plus souvent en associations et se mettent en réseau, ce qu’elles ne faisaient pas il n’y a pas si longtemps encore. On se méfie toujours des femmes, parce que ce sont des dissidentes. Elles ne font partie d’aucun clergé, ce sont des laïques. Elles ont des pensées libres et différentes. J’ai envie de leur dire : restez dans la dissidence sans perdre le… sud, c’est-à-dire vos émotions et votre féminité ! »