Viviane Forrester, une écrivaine indignée

vivianeforrester_odion_lhTout le monde – ou presque ! – connait Stéphane Hessel. Beaucoup moins de monde connait Viviane Forrester (1925-2013) qui pourtant a beaucoup contribué elle aussi à la réflexion sur un monde meilleur. Viviane Forrester a été récompensée par le prix Femina pour son essai sur Van Gogh, par le Medicis de l’essai en 1996 pour L’horreur économique ainsi que par le Goncourt de la biographie en 2009 pour Virginia Woolf. Elle a également publié l’essai Etrange dictature et Le Crime occidental, qui met en perspective le problème israélo-palestinien.  En 2013, Viviane Forrester souhaitait publier une suite à L’horreur économique, elle n’a eu le temps que d’écrire son introduction, devenue un manifeste: La promesse du pire.

Dans L’horreur économique, Viviane Forrester dénonçait les excès du capitalisme sauvage: « nous vivons au sein d’un leurre magistral, d’un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas reconnaître tel ». Quand prendrons-nous conscience qu’il n’y a pas de crise, ni de crises, mais une mutation ? Le chômeur subit une logique planétaire qui suppose la suppression de ce qu’on nomme le travail… qui se réduit comme une peau de chagrin. » La priorité va au profit, explique l’auteur, « c’est ensuite qu’on se débrouille avec les miettes de ces fameuses créations de richesses. Escamoté, le monde de l’entrepreneur au profit des « multinationales du libéralisme absolu, de la globalisation, de la mondialisation, de la déréglementation, de la virtualité ».

Ce livre, fortement décrié par les économistes – une littéraire qui ose parler d’économie ! – est devenu un point de ralliement des anti-capitalistes et des indignés avant l’heure.

Que pensait-elle du succès de son essai? « Le succès de L’Horreur économique est d’abord un signe politique très important. Cela signifie que les gens sont vraiment en éveil et pas du tout endormis. Les gens se rendent très bien compte de ce qui se passe. Beaucoup m’écrivent pour me dire qu’ils se sentent libérés par ce livre qui leur donne un peu d’espoir, alors qu’on aurait pu croire qu’il allait accroître leur peur et les désespérer davantage. Rien n’est pire que de se croire seul à être inquiet. »

Elle déclarait en 1996:  » En tant qu’écrivain je me suis autorisée à être indignée, ce qui était considéré comme très ringard, mais cela vaut mieux que d’être résignée ou de se laisser humilier. Il est vrai que mes lecteurs s’autorisent aujourd’hui, à travers mon livre, une indignation très justifiée. »

« Arrêtons de dire tout le temps à des gens – notamment aux jeunes – qui ne peuvent trouver un salaire pour survivre, que le seul modèle de vie autorisé est la vie salariée. Les politiques doivent prendre en considération la mondialisation, les technologies de pointe, et ne pas laisser ces réalités être la propriété de la seule économie. »

En 2000, elle s’insurgeait:  » Chaque jour, nous assistons au fiasco de l’ultralibéralisme. Chaque jour ce système idéologique, fondé sur le dogme (ou le fantasme) d’une autorégulation de l’économie dite de marché, démontre son incapacité à se gérer lui-même, à contrôler ce qu’il suscite, à maîtriser ce qu’il déchaîne. »

Viviane Forrester a soulevé des questions qui sont totalement d’actualité: « Qu’est-ce qu’on fait quand on n’a pas de travail dans une société où il y en a de moins en moins? Que faire dans une société où le travail salarié, l’emploi salarié, est en train de rétrécir comme peau de chagrin? Est-ce qu’on va continuer à dire que la dignité dépend du fait d’avoir un emploi? La dignité, selon moi, consiste à savoir donner un sens à sa vie. »

« Comment ne plus encourager la honte qu’éprouvent beaucoup de chômeurs d’être au chômage, ou la peur qu’ont ceux qui travaillent de perdre leur emploi. Ce qui met des populations entières à la merci de l’exploitation. »

La réflexion de Viviane Forrester est poussée à l’extrême et heureusement, tous les emplois ne sont pas précaires, mal payés ou dégradants. On lui a reproché de diaboliser le système économique tout entier. Mais, désormais, des voix dissonantes existent aussi au sein des cercles d’économistes dont certains n’hésitent pas à remettre le système entièrement en question.

Le mouvement des indignés fait petit à petit place à celui des ‘engagés’, ceux et celles qui ont envie de prendre leur part d’action et de responsabilité dans le changement économique et de société. Ainsi, Madame Forrester, vous n’étiez pas du tout ringarde 🙂