Mères, libérez vos filles !

Black-mother-daughter2Marie Lion-Julin est médecin psychiatre et psychanalyste. Elle s’est spécialisée dans les liens qui unissent mères et filles. Elle propose aux mères de libérer leurs filles… L’emprise des mères sur leurs filles est parfois si forte et la transmission d’une génération à l’autre si inconsciente…

L’auteure propose une analyse des situations conflictuelles entre mère et fille. Elle apporte des réponses aux questions que l’on se pose tant du point de vue de la mère que de la fille et offre de nombreuses pistes ainsi que les références bibliographiques nécessaires à la résolution des conflits.

Je reprends ci-dessous une interview accordée par l’auteure à Madame Figaro:

À vous lire, l’amour d’une mère pour sa fille est la meilleure et la pire des choses…
Entre mère et fille, plus encore qu’entre mère et fils, il y a une relation en miroir, et un risque d’abus identitaire. Un garçon, pour affirmer sa virilité, doit très vite se séparer de sa maman et gagner ses galons de petit d’homme. Il n’en est pas de même chez la fille, qui attend de sa mère la transmission de la féminité. La période pré-oedipienne dure plus longtemps chez la fille. Elle a d’autant plus de mal à couper le cordon que sa mère n’est pas prête non plus à la laisser partir. On ne libère pas si facilement ses filles. Surtout à l‘époque où les diktats de beauté et de mode incitent les femmes à rester connectées au monde des plus jeunes !

Connectées… et même dépendantes ! Les mères seraient-elles accros à leurs filles ?
Cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Et cela vient généralement de la génération précédente. Quand la mère a été elle-même carencée d’amour dans son enfance (élevée par une maman dépressive, négligente…), elle demande inconsciemment à sa fille de réparer ce manque d’amour. On assiste alors à une inversion dans l’ordre des générations, la fille étant sollicitée comme une mère. La maman «en veut» à sa fille ! Elle lui demande beaucoup, et lui reproche de ne jamais donner assez. Je vois cela en consultation. C’est assez ravageur pour la fille, qui a le sentiment d‘être une mauvaise fille et de ne jamais donner assez d’elle-même. Sa mère ne sera jamais satisfaite, car aucune fille ne peut réparer une telle carence affective de l’enfance.

En revanche, la mère continue à marquer durablement la fille de son empreinte. Même dans le choix de son conjoint…
Le choix de l‘époux est en effet souvent conditionné par la relation à la mère : une femme peut tomber amoureuse d’un homme sécurisant… pour retrouver une mère surprotectrice. La sexualité est aussi, souvent, le reflet de cette relation. Certaines femmes souffrent de pannes de désir, d’une sexualité peu inventive, tiède… Or, derrière ce désintérêt pour le sexe, on retrouve souvent l’ombre de la mère ; une mère qui avait elle-même une sexualité peu satisfaisante, ou qui véhiculait l’image d’une femme «asexuelle». Parfois, la mère ne souhaite pas que sa fille s‘épanouisse et grandisse sur ce terrain-là et lui transmet inconsciemment cette injonction de ne pas jouir. Car la sexualité est le premier acte de vraie séparation symbolique entre l’enfant et ses parents. On connaît la difficulté des pères à voir leur fille tomber amoureuse… Mais on évoque peu, à ce moment-là, la souffrance des mères… Il n’est pas facile pour une maman de perdre sa « petite fille »…

On en parle peu… Peut-être parce que l’on considère que tout cela, c’est de l’amour maternel ? Or ce que Boris Cyrulnik nomme la «pléthore affective» est, à vos yeux, aussi nocif que le manque d’amour…
Est-ce encore de l’amour ? L’excès de sollicitude maternelle, c’est de l’amour de travers. Le sentiment maternel doit être fait de bienveillance. Une mère doit encourager ses enfants à s‘épanouir, sa fille à devenir une femme. Or certaines mères ne le peuvent pas : n’ayant pas reçu le minimum vital dans leur enfance, elles sont alors jalouses de leur propre fille. Elles se posent en rivales et, sous couvert d’amour, elles l’empêchent d’avancer. Or une mère jalouse de sa fille l’empêche de trouver sa place. Certaines filles, devenues adultes, freinent leur désir de vivre pour continuer à rester la «petite» de leur mère. Sur le divan, il m’arrive d’entendre la mère à travers les propos de la fille. Une forme de ventriloquie assez frappante.

C’est ce que, dans votre livre, vous nommez «rapt» d’identité ?
J’ai aimé revenir à l‘étymologie du «ravissement». Une fille peut être subjuguée par sa propre mère – ravie au point de perdre sa propre identité. C’est la raison pour laquelle une «maman grandiose», comme je l’indique dans mon livre, n’est pas forcément plus facile à vivre, pour une fille, qu’une «mère-sacrifice»: on l’admire, et on n’ose pas la faire descendre de son piédestal. Or, il le faut ! Pour le petit enfant, une mère doit forcément être idéalisée – c’est un processus psychique tout à fait nécessaire pour grandir.
Ensuite il faut prendre ses distances avec elle. Françoise Dolto jugeait sain que l’esprit critique se développe très tôt chez la petite fille, à partir de 6 ou 7 ans… Sinon, on risque de maintenir le chaînon diabolique, à la façon des poupées russes. Je vois ainsi des «injonctions de non-séparation» se transmettre de mère en fille – sur trois ou quatre générations. Toute compétition avec une autre femme renvoie alors à cette rivalité qui n‘était pas autorisée. Elles s’interdisent le succès, freinent leur carrière, craignant de perdre l’amour de leur mère. C’est ce qu’on a pu appeler «Le Complexe de Cendrillon».

Comment casser cette chaîne infernale ?
Il faut considérer sa mère comme un individu ordinaire, accessible à la critique… Bref, il faut casser l’image de sainte… ou de diable ! La maman n’est ni une icône ni un monstre. Je vois trop souvent, en consultation, des femmes qui commencent à émettre un jugement sur leur mère, puis se reprennent aussitôt : «Oh, elle a fait ce qu’elle a pu, je ne veux pas lui jeter la pierre.» Les souffrances des filles sont pleines de colères refoulées. C’est aux filles, pour gagner leur liberté, de prendre une bonne distance avec leur mère.

À l’adolescence, les filles prennent d’office cette distance… Et ça n’est pas facile pour les mères !
C’est difficile mais nécessaire. Les mères souffrent beaucoup d’entendre leurs filles adolescentes leur parler si durement. Certaines considèrent que c’est de la haine, du rejet… Alors qu’il ne s’agit que d’affirmation de soi ! Les mamans ne sont nullement en cause, et doivent comprendre que la réaction de leur fille est très saine ! Aujourd’hui, nous parlons beaucoup de libération de la femme – sans comprendre que la « libération de la fille » passe avant celle de la femme.
Je m’adresse aux mères : lâchez vos filles ! N’attendez pas qu’elles vous «réparent», qu’elles expriment de la gratitude, qu’elles soient vos copines ou vos petites sœurs. L’enfant n’a pas à exprimer de la gratitude à ses parents pour lui avoir donné la vie. Il n’a qu’une chose à faire : se libérer d’eux, trouver sa place… Je conseillerais aussi aux filles d’essayer de comprendre l’histoire de leur propre mère – de voir en elle la petite fille qui a souffert. C’est de cette manière qu’elles sortiront de la dépendance, de la culpabilité ou de la colère. Et qu’elles aimeront leur mère, même si celle-ci n’a pas été parfaite…