Agatha Christie, une autobiographie

Agatha ChristieDans l’avant-propos datant de 1950, Agatha Christie explique le but de son autobiographie: n’arrivant pas à écrire un roman policier, elle décide d’entreprendre le récit de sa vie. « Ce que veux, moi, c’est plonger au petit bonheur les mains dans le passé et les en ressortir avec une poignée de souvenirs variés ».

On connait forcément  – un peu ou beaucoup – l’oeuvre d’Agatha Christie, mais je n’avais jamais pensé que je lirais un jour avec autant de plaisir et d’intérêt son autobiographie! Celle-ci nous plonge dans un passé révolu, dans des souvenirs d’enfance heureux, dans la société anglaise ‘d’autrefois’, dans ses moeurs, ses habitudes, et surtout dans le cheminement qui a conduit à l’éclosion d’une écrivaine, d’une auteure à succès, d’une créatrice de pièces de théâtre, sa passion de toujours.

J’ai particulièrement été touchée par la franchise et l’honnêteté d’Agatha, je me permets de l’appeler ainsi maintenant que je la connais mieux ! Elle a connu, comme dans toute vie, des moments de solitude, des angoisses, le sentiment de n’avoir pas trouvé sa voie, elle qui aurait tant aimé faire une grande carrière musicale… Jusqu’à la fin de sa vie, elle a prétendu ne pas se sentir réellement une écrivaine de métier, mais plutôt une conteuse d’histoires. Elle explique même très clairement à quel point parfois elle devait se forcer à écrire, que cela ne lui était pas du tout naturel à la base.

Son auto-portrait est celui d’une personne timide, réservée, mais si pleine d’imagination, si passionnée, si avide de rencontres, de voyages. Souvent livrée à elle-même enfant, elle s’est inventé un monde imaginaire, un monde qu’elle a réussi à intégrer si parfaitement à sa vie: elle confesse qu’elle s’est même inventé des amies, restées fidèles jusqu’à la fin de sa vie!

On découvre sa jeunesse qui est ponctuée d’occupations dites victoriennes: piano, chant, danse… On savoure aussi des anecdotes amusantes sur l’imagination romanesque et sentimentale d’une autre époque: «tu sais j’aime bien Ambrose, me dit-elle [sa grand-mère] une fois en parlant d’un des soupirants de ma soeur. L’autre jour, alors qu’elle se promenait le long de la terrasse, je l’ai vu se lever après son passage se baisser pour ramasser une poignée du gravier où elle avait posé le pied et le mettre dans sa poche. Très beau geste, je trouve, très beau. Digne de mon époque à moi. Pauvre chère mamie ! Nous dûmes lui faire perdre ses illusions. Le dit Ambrose était un en fait un passionné de géologie, et c’étaient les caractéristiques du gravier qui l’avaient intéressé. »

De manière anecdotique, mais tellement symbolique, Agatha Christie décrit la manière dont les femmes allaient se baigner en mer avant la première guerre mondiale dans les stations balnéaires d’Angleterre: les hommes et les femmes fréquentaient des plages séparées, des cabines étaient à la disposition des dames, qui y entraient habillées, pour pouvoir revêtir une tenue de bain, les couvrant de la tête aux pieds. Ces cabines étaient ensuite littéralement descendues jusqu’au bord de mer afin de permettre à ces dames d’être le moins possible exposées aux éventuels regards…

Agatha Christie nous livre son point de vue quant à la condition féminine: « Ce qu’il y avait d’excitant dans le fait d’être une fille, c’est que la vie était un merveilleux jeu de hasard. Vous ne saviez pas ce qui allait vous arriver. Là résidait tout le sel d’être une femme. Vous ne deviez pas vous préoccuper de ce que vous deviez faire ou être. Vous attendiez l’homme avec un grand H, et quand il venait, il changeait toute votre vie. Que va-t-il m’arriver? Epouser un diplomate, un marin, un explorateur? Ce n’était pas une profession qu’on épousait, c’était l’homme. La condition des femmes, au fil des années, s’est manifestement dégradée. Nous nous sommes conduites comme des gourdes. Nous avons réclamé à cor et à cri le droit de travailler comme les hommes. Eux, pas fous, ont sauté sur l’occasion: pourquoi entretenir sa femme? Quel mal y a-t-il à ce qu’elle subvienne elle-même à ses propres besoins? Puisqu’elle en a tellement envie, laissons-la faire, sapristi ! Il faut rendre justice aux victoriennes: elles ont mis leurs hommes à la place où elles le voulaient. Elles se sont posées en être fragiles, délicats, sensibles, ayant un constant besoin d’être chéris et protégés. Ont-elles mené une existence malheureuse? Ont-elles été tyrannisées et opprimées? Personnellement, ce n’est pas ainsi que je me les rappelle. Je revois les amies de ma grand-mère: elles me paraissent avoir toutes eu beaucoup de respect et parvenir presque toujours à agir comme elles l’entendaient. Des femmes dures, volontaires, remarquablement cultivées et informées. Dans le quotidien, une femme n’en faisait qu’à sa tête tout en proclamant la supériorité masculine afin d’éviter au mari de perdre la face. Une femme, lorsqu’elle se mariait, acceptait que la place de son mari dans le monde, sa façon de vivre à lui, devienne son propre destin. »

Agatha Christie a créé beaucoup de personnages féminins avec de fortes personnalités, mais elle n’a pas remis en cause fondamentalement les rapports hommes-femmes, alors pourtant qu’elle a elle-même connu un premier mariage dit malheureux dans le sens où son mari l’a ‘abandonnée’ pour une autre femme bien plus jeune qu’elle. Elle prendra d’ailleurs sa revanche en épousant ensuite un homme bien plus jeune qu’elle 🙂

J’ai été enchantée d’avoir eu l’impression de recueillir les confidences d’Agatha, comme si j’avais pris rendez-vous avec elle le temps de ma lecture, pour arrêter un peu le temps, revenir sur une période pas si lointaine et pourtant si peu familière… Désormais, je ne verrai plus les intrigues d’Agatha du même oeil, j’ai partagé un petit peu son intimité et je la vois sourire doucement à la lecture de cet article, oui, chère Agatha Christie, vous avez marqué les ‘esprits’ ! 🙂