Comment l’ambition vient aux filles ?

istock-000018030670small-12882_jpg-12882-556x556Frédérique Cintrat a publié un livre, exactement 30 ans après avoir participé à un débat télévisé avec Elisabeth Badinter et Françoise Giroud sur le thème: «Comment l’ambition vient aux filles?». Dans ce livre, elle a recueilli les témoignages de nombreuses femmes.

Je propose ci-dessous l’interview qu’elle a accordée sur http://www.viabooks.fr

Pourquoi avoir écrit ce livre sur «l’ambition» chez les filles? Pensez-vous que les femmes «manquent d’ambition»?

Je fais partie d’un certain nombre de réseaux professionnels sectoriels et d’autres qui œuvrent pour la mixité. Je trouvais effectivement que dans ces derniers, on abordait souvent le sujet du plafond de verre, un vrai sujet, mais moins celui de l’envie, de la «niaque», de l’ambition des femmes. Par ailleurs, lors d’un déjeuner avec un groupe d’ex-collègues, une jeune femme m’a demandé pourquoi j’évoluais dans ces réseaux dits«féminins». Je lui avais répondu qu’au-delà de l’engagement, j’y prenais et donnais de l’énergie et je rencontrais des femmes inspirantes, ambitieuses. Elle m’avait alors répondu : «Demande-leur plutôt à quoi elles jouaient quand elles étaient petites, tes femmes inspirantes et ambitieuses». Effectivement, c’était une bonne question. J’ai décidé d’approfondir. J’ai notamment tout simplement cherché le mot «ambition» sur Internet et j’ai alors découvert le lien que venait de publier l’INA sur l’émission de télévision «Aujourd’hui la vie» à laquelle j’avais participé en 1983 pour représenter la jeune génération qui s’appelait « Comment l’ambition vient aux filles ? » aux côtés de Françoise Giroud et d’Elisabeth Badinter. 30 après, cela s’imposait, j’occupais un poste à responsabilité dans l’assurance, je devais écrire quelque chose sur le sujet. J’ai alors décidé de me reposer la question, à partir de mes réflexions, de retours d’expériences, la mienne, et celles de femmes qui m’entouraient. Jeunes ou moins jeunes, avec des niveaux d’études plus ou moins élevées, chacune incarnait selon moi, l’ambition, elles m’ont raconté leur enfance, leurs parcours, leurs difficultés, leurs prises de conscience, leurs succès et la façon dont elle définissait l’ambition pour elles, pour les autres.

Quant à savoir si les femmes ont de l’ambition ou non? C’est difficile. En général, elles s’autorisent probablement moins à en avoir, parfois parce qu’elles n’ont pas été dans l’idée qu’elles devaient en avoir, même si elles ont souvent été encouragées à bien travailler à l’école, à être studieuses. Peut-être qu’elles se l’avouent moins et reconnaissent moins qu’elles en ont. Cela a sans doute un peu évolué en 30 ans : néanmoins quand on dit qu’une femme est ambitieuse, notre inconscient imagine une femme autoritaire, carriériste, égoïste, modèle qui ne fait pas rêver les femmes. L’ambition peut au contraire signifier tout autre chose : l’envie de faire bouger les choses, de participer à un élan collectif. L’ambition des femmes que j’ai interrogées cohabite toujours avec projet, mouvement, humanité. Ce n’est pas l’ambition du pouvoir, c’est le pouvoir, nécessaire pour réaliser son ambition, même si elles reconnaissent aimer le pouvoir de faire, probablement davantage que le pouvoir d’être.

Pouvez-vous rappeler quel est l’état des lieux aujourd’hui de la situation professionnelle des femmes par rapport à celle des hommes (salaire, position, leadership…) ?

Quelques constats: elles représentent 30 % des créateurs d’entreprise,mais seulement 1/10 des entreprises dites innovantes. Il n’y a que 3% de femmes de 18 à 64 ans qui ont créé ou sont propriétaires d’une entreprise (contre 10 % aux USA et lorsque qu’elles sont entrepreneuses, elles dirigent des entreprise de plus de petites tailles et prennent moins de risques financiers (elles voient moins grand). Au sein des entreprises, elles occupent rarement les fonctions de CEO des grandes entreprises (aucune femme ne dirige une société du CAC 40). Lorsqu’elles intègrent les COMEX, c’est souvent sur des postes de type support tels Directrice des ressources humaines ou Directrice de la Communication. Je peux vous parler du secteur que je connais qui est celui dans lequel j’évolue, celui de la finance, de la banque et de l’assurance (je suis membre du COMEX de Financi’ELLES). Au sein de Financi’Elles, un observatoire RH a été mis en place. Alors que ce secteur est très féminisé (plus de 60 % de femmes), elles ne sont que 15 % dans les COMEX. On constate que la situation commence à être critique au niveau du management intermédiaire. C’est là que la différence s’opère et qu’il faut être vigilant sur les questions de mixité au risque de ne pas disposer d’un vivier suffisant pour les postes de CODIR.

Quelle en est la cause ? Les femmes qui à ce moment-là de leur carrière, souvent entre 32 et 38 ans, ont d’autres priorités de vie ? Les personnes qui pourraient les promouvoir qui pensent qu’elles ont d’autres priorités ? Ou qui ne les imaginent pas incarnant ces postes de managers ? Les hommes qui se mettent davantage en situation pour solliciter ces postes ? Elles-mêmes qui n’ont pas mis en œuvre les dispositifs qui permettent de se faire remarquer en complément de leurs compétences dans l’entreprise (les fameux trucs et astuces dont je parle dans mon livre) ? Quant au salaire des femmes, il est vrai qu’il est souvent inférieur à celui des hommes, et cela dès l’entrée dans la vie active, même pour les plus diplômées. Ou alors, elles sollicitent moins les attributs du pouvoir : les voitures, les déjeuners à l’extérieur car hélas, elles «réseautent moins» et ce sont souvent lors des moments«d’amicalité» que l’on obtient beaucoup d’informations, business, où l’on découvre les opportunités de carrière.

Comment agir à la source-même de la représentation que les femmes ont d’elles-mêmes? Quelles sont les meilleures sources d’influence pour la construction de l’ambition féminine : les modèles sociétaux, les débats, l’éducation…?

J’ai été stupéfaite à la lecture du rapport de Chantal Jouano sur les stéréotypes : les représentations dans les médias, les publicités, les films, les magazines sont encore ultra-stigmatisants, les filles dans le paraître, le dévouement, le domestique, les rôles de second plan…Ce sont ces modèles que garçons et filles découvrent. Vous abordez la question des médias : les femmes sont sous représentées alors qu’il existe de nombreuses expertes qui ont toutes les capacités et compétences pour s’exprimer. C’est la vocation d’associations telles que Vox Fémina à laquelle j’appartiens qui réunit un vivier «d’expertes» susceptibles de prendre la parole sur des sujets très variés, contribuant ainsi à une meilleure mise en visibilité des femmes sur des sujets pointus. Revenons au rôle de l’éducation ? Celui-ci est primordial : l’éducation des parents, celle de l’école. L’éducation est-elle stéréotypée ou non, l’esprit de curiosité de l’enfant, de la petite fille, est-il aiguisé ainsi que le sens de la répartie, la liberté de mouvement, la prise de risque.

Quel regard porte-t-on sur la petite fille ? Françoise Giroud avançait l’idée que l’ambition était transmise par la mère, alors qu’Elisabeth Badinter soutenait qu’elle était transmise par le père qui symbolisait la puissance et l’ouverture sur l’extérieur. Brigitte Grésy dans son dernier livre «La vie en rose» met en exergue les différences dans la construction des filles et des garçons à travers à l’image qui est portée par la société tout entière indépendamment de l’éducation que chacune a pu avoir. Le poids des traditions familiales, de la culture, des religions sont également très prégnants.

Vincent Cespedes, qui a étudié l’ambition sous un angle philosophique, parle d’un «hélas», à savoir que l’on devient ambitieux à cause d’un hélas d’un parent, d’un tuteur. Ce pourrait s’appliquer aux femmes comme aux hommes : l’ambition nait-t-elle d’une revanche, sociale, ou familiale, d’un regret ? Deux des femmes qui se sont confiées dans mon livre l’ont reconnu : c’est le départ du père du foyer familial, lorsqu’elles avaient une dizaine d’années et le dénuement dans lequel la famille, est restée qui a fait naître cette ambition. Parfois, cette ambition, est née bien plus tard même si le terreau était probablement fertile : des bonnes rencontres, conjoint, mentor au sein des structures qui ont donné confiance et rendu possible son émergence. Les trois femmes d’âge «mûr» que j’ai interrogées avaient probablement une ambition latente mais se sont données les moyens de la réaliser vraiment à partir de l’âge de 45 ans. Moi, j’en déduis que l’ambition n’a pas de sexe, mais n’a pas d’âge non plus.

Quels conseils concrets donneriez-vous à des parents qui souhaiteraient élever leur fille en maximisant ses chances ?

Selon moi, lui donner beaucoup d’amour, mais pas la surprotéger. L’élever comme un enfant et pas comme une fille, lui permettre d’être libre de ses mouvements, l’éveiller avec des jeux stimulants et pas de confinement domestique, l’ouvrir sur l’extérieur, lui donner le goût du risque, de l’apprentissage, de la découverte du challenge, l’encourager.

Que pensez-vous des mesures de l’ABC de l’égalité à l’école?

Dans la mesure où je réfute les modèles enfermants pour les femmes, notamment ceux qui confinent les femmes dans la sphère privée, il est évident qu’ils vont pour moi dans le bon sens. Il ne s’agit pas de nier les différences de sexes mais d’autoriser chacun et chacune à suivre la voie qui lui convient et en permettant qu’il ait, et donc qu’elle ait, le libre choix (sans croyance limitante).

Les femmes écrivains ont largement contribué à l’évolution de la compréhension intérieure des femmes de leur auto-limitation: Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Virginia Woolf… Quels sont les écrivaines qui vont ont marqué?

Moi je lisais plutôt Elisabeth Badinter, Françoise Giroud (même avant de les rencontrer). Mais j’avoue que ce sont davantage les ouvrages de Benoite Groult qui ont marqué mon adolescence et ont probablement éveillé ma prise de conscience.