Assita Kanko nous appelle à nous réveiller !

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Dans son livre La deuxième moitié. Plaidoyer pour un nouveau féminisme, Assita Kanko aborde l’élimination de millions de petites filles à la naissance, la situation des femmes sur le marché du travail, les mutilations génitales ou les violences conjugales. Assita Kanko plaide pour un « nouveau féminisme ». Qui sont selon elles les « nouvelles féministes » ? « Elles restent des femmes ! On ne va pas cesser de mettre du rouge à lèvres ou des hauts talons. Sinon, c’est comme s’il fallait changer, devenir quelqu’un d’autre pour avoir les mêmes droits que les hommes. Or, ceux qui excisent les petites filles ou repassent les seins des femmes, c’est aussi pour repousser la féminité. Avec ce livre, l’idée est d’appeler à une nouvelle vague féministe, en espérant que ce sera la dernière. On voit bien qu’aujourd’hui, ça ne fonctionne plus… Le terme féministe a une connotation négative. Beaucoup de gens pensent que tout est résolu, que les femmes vont bien… Mais ce n’est pas le cas ! »

Assita Kanko écrit: « En Europe, on assiste à une évolution en vase clos de certaines communautés obsédées par le mariage, la virginité et d’autres pratiques qui humilient et brident la liberté des femmes (…). Le communautarisme et le multiculturalisme peuvent alors devenir dangereux pour les Européennes issues de la diversité. »

« Au Royaume-Uni, il y a par exemple une émergence de la polygamie, qui passe complètement sous le radar de la justice. Quand j’entends des justifications, y compris venant de femmes, de type « c’est leur culture, on ne va pas s’en mêler », j’ai envie de dire : mais de qui se moque-t-on ? C’est de la complicité, de l’indifférence coupable. Aujourd’hui, certaines féministes font du féminisme à la carte, pour une partie de la population seulement, tant que cela reste politiquement correct. On tombe dans le relativisme culturel. Le nouveau féminisme que je prône, c’est pour tout le monde. Quand on voit, à Bruxelles, toutes les jeunes filles obligées d’aller se faire opérer, pour faire croire qu’elles sont encore vierges, celles qui arrêtent leurs études pour se marier avec un homme qu’elles n’ont pas choisi… On abandonne complètement ces femmes-là, mais aussi le potentiel qu’elles ont pour contribuer à notre société.

Assita Kanko a écrit un premier ouvrage « Parce que tu es une fille« , son histoire à elle qui est une histoire universelle. Assita Kanko est née au Burkina Faso. Quelle est la vie d’une petite fille dans ce pays?  » Je devais me lever très tôt, préparer le petit-déjeuner pour toute la famille, aider ma mère à ranger la maison. Puis, je partais à l’école vers 7 heures 15. A dix heures, pendant la récréation, je vendais les beignets de ma mère. A midi, je rentrais pour laver les marmites, préparer le repas et aller chercher de l’eau au puits. L’après-midi, je retournais à l’école, et le soir, je devais encore préparer le repas . » Assita Kanko a subi le sort des filles: « J ’ai été excisée sans qu’on m’explique pourquoi. C’était normal pour tout le monde, mais pas pour moi. Je n’acceptais pas les choses telles qu’elles étaient. Mais à chacune de mes questions, on me répondait : c’est parce que tu es une fille. »

Assita Kanko explique comment elle a vécu l’excision: « Une image m’est restée : celle d’une petite fille qui s’agrippe à sa mère et qui meurt. L’excision, c’est ça : couper une relation plus que le corps. On excise une vie et pas seulement un corps. C’est pourquoi j’ai appelé mon livre « Une vie excisée » et pas « Une femme excisée », car cet acte induit tant d’interférences… Le passage à l’âge adulte est trop précoce, il est chambardé. On enlève l’innocence des fillettes qui perdent ce sentiment de sécurité que doivent avoir les enfants. Il y a une rupture et, en grandissant, une solitude qui s’installe. C’est à l’âge adulte que j’ai revisité mon enfance en étant confrontée à des difficultés, telles que les peurs de la petite fille qui viennent se mélanger aux envies de la femme que vous êtes devenue. Cette solitude m’a permis de rechercher la liberté. »

Assita Kanko a réussi à ‘dépasser’ ce traumatisme et a un message très positif vis-à-vis des femmes: « J’avais une intimité et j’ai été, par la force des choses, amenée à en découvrir une deuxième : celle de la pensée. Les femmes excisées se font un monde de ce qui leur est arrivé ; c’est bien normal, mais elles surestiment souvent l’impact que cela peut avoir sur leur vie sexuelle ou sentimentale. Certains cas sont dramatiques, je l’évoque dans le livre également, mais on peut encore mener une vraie vie de femme ensuite. »

Assita Kanko a non seulement surmonté l’excision mais elle est également une femme de conviction, une femme combattante et pleine d’énergie rayonnante. Elle vit aujourd’hui en Belgique et est maman. Elle s’investit dans la vie politique, à un niveau local et intellectuel, elle défend l’égalité, les droits des hommes et des femmes, c’est une femme qui pense et qui agit!

Une femme comme elle, belle, comment elle réagit si on lui parle du pouvoir de séduction? « Quand je vois un homme avec une grosse voiture et une belle situation, mon premier réflexe n’est certainement pas de vouloir être avec lui, à ses côtés, mais plutôt de vouloir être à sa place ! Pourquoi les femmes devraient-elles viser plus bas ? Je n’ai aucune raison d’être moins ambitieuse qu’eux. Je ne suis pas attirée par les hommes qui exercent le pouvoir, j’aimerais plutôt prendre les rênes. »

Son livre est bien plus qu’un récit sur l’excision: « C’est aussi une histoire sur l’amour et sur la liberté que j’ai l’intention d’enrichir par d’autres publications. Je veux poursuivre mon travail de réflexion sans me cantonner au religieux ou au culturel. L’ensemble des discriminations forme un package. Qu’on soit blanche, jaune ou noire, des événements se passent parce qu’on est une femme. Ce livre, je l’ai écrit en priorité pour une raison urgente : de nombreuses femmes sont excisées chaque jour en Afrique ou peuvent l’être dans des pays comme le nôtre où se perpétuent certaines traditions importées. Selon les chiffres de l’Unicef, la pratique est encore répandue. Chaque année, trois millions de filles et de femmes sont excisées à travers le monde. En Europe, on estime que 180 000 d’entre elles pourraient être victimes de cette pratique. Il faut aussi que les femmes cessent d’avoir honte. »

Quelle est sa vision de l’intégration? « Un immigré a la responsabilité de s’intégrer. Si vous allez dans un autre pays, il faut s’adapter. Il faut le faire pour soi-même. Moi, je ne me suis pas intégrée pour faire plaisir à quelqu’un d’autre. Je l’ai fait pour mon propre bonheur. C’est en comprenant l’environnement dans lequel je vis que je peux m’y épanouir, trouver ma place. Cela n’a pas de sens de vouloir venir ici dans un pays libre et se comporter comme si l’on était resté dans un pays où l’on n’avait pas envie de rester. Mais quand on s’adresse à ceux qui arrivent, il faut leur parler avec respect. L’intégration, cela ne veut pas dire que je ne peux plus manger du couscous et du manioc, que je ne peux pas porter une robe africaine, cela veut dire que j’apprends les langues d’ici, que je m’intègre dans la société de manière libre. »

Merci Assita! J’ai eu le grand plaisir de te lire, de t’écouter et de te rencontrer au forum JUMP de Bruxelles ! Je termine cet article avec tes propres mots: « On réfléchit avec son cerveau et pas sa couleur de peau. Je suis une femme libre en âme et conscience. Je ne suis pas noire avant d’être moi. Il faut considérer toutes les parties qui font de moi une citoyenne libre. Je n’en rejette aucune. »