Choisir de ne pas avoir d’enfant

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Choisir de ne pas avoir d’enfants, c’est considérer que nous pouvons nous épanouir sans être mère. Nous pensons toutes à la maternité. Pour certaines d’entre nous, c’est une évidence, une obsession même, pour d’autres, c’est la pression sociale qui joue, parfois, c’est « Non, merci! » ! Edith Vallée, docteur en psychologie, a consacré sa thèse sur les femmes qui ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant. Pour elle, l’équation FEMME = MERE est fausse. « Pour moi, parmi, ce que la nature a inventé de plus beau, de plus intéressant: les enfants. J’aime les voir, mais j’ai décidé de ne pas en avoir: je me suis trouvée beaucoup plus heureuse que mère et à l’aise dans la vie, grâce à deux choses: mes recherches à travers l’art et l’accompagnement de personnes en quête de projet de vie. » Pour elle le slogan «Ni pute ni soumise» est incomplet, il manque «ni obligatoirement mère».

Je vous propose ci-dessous un article publié sur le blog d’Edith Vallée.

Qui sont ces femmes qui tournent le dos à la maternité ?

Je fréquente les femmes qui font un tel choix depuis plus de trente ans. Parce que je suis psychologue, je suis souvent sollicitée au moment où il faut décider, avoir des enfants, ou pas. J’ai donc eu le temps de les suivre sur l’ensemble des voies qu’elles empruntent. Je vais les nommer Childfree, comme le font les Américaines : littéralement « femmes libres d’enfant », formulation que je précise en traduisant, « femmes libres de l’obligation à faires des enfants. » L’expression s’oppose à Childless (less = sans) « femmes sans enfant » qui porte dans sa formulation une connotation de tristesse, une nostalgie de ne pas être mère. Les Childfree sont des femmes comme les autres. Loin de se focaliser sur l’idée d’un manque, elles explorent à fond toutes les voies de réalisation de soi. Il existe en effet deux grandes orientations pour trouver son bonheur : nourrir son monde intérieur, en faire un univers intime ; et aussi se sentir grandi à partir des enjeux que l’on se donne.

Les grandes amoureuses

Les grandes amoureuses vivent en couple, dans une profonde union à deux. Ils ont créé un univers à part, nourri de passions communes. Dans le couple de ceux vivent en profonde union, un enfant serait un intrus et ne parviendrait pas à trouver sa place.

Les créatrices et les chercheuses

Les créatrices et les chercheuses se donnent à une œuvre, à une quête intellectuelle, spirituelle. Dans un premier temps, elles portent une œuvre en gestation nourrie de leur solitude créatrice, même si elles vivent en couple. Cette orientation prend quelquefois la forme d’une communion avec la nature. Dans un second temps, elles accouchent d’une production artistique, d’un travail de recherche ; elles peuvent aussi travailler à faire connaître leur cheminement spirituel.

Les entrepreneuses

Combattantes sur le terrain de l’entreprise ou de la politique, les entrepreneuses ont le sentiment de s’augmenter elles-mêmes à travers leur action. Passionnées, elles jouissent des enjeux de succès et de pouvoir qu’elles se donnent, à entrainer des équipes avec elles, à lutter pour des valeurs qui les transportent, à monter des stratégies pour obtenir ce qu’elles souhaitent. Il leur faut de la combativité, de l’enthousiasme, de la force. Leur vie de couple s’organise autour de l’activité professionnelle dans la mesure où chacun partage et soutient les projets de l’autre. Souvent, on qualifie ces femmes de viriles et en effet, elles revendiquent volontiers une part, dite, de masculinité. Plutôt que la maternité, leurs réalisations sont leur fierté.

Les indépendantes

Inconditionnelles de la liberté de mouvement, les indépendantes choisissent plutôt des métiers qui exigent mobilité et réactivité. Le besoin de bouger s’exerce aussi dans le domaine intellectuel et culturel : curieuses de tout, elles explorent leur environnement pour en faire une source de plaisir et d’intérêt. Autre lieu pour vivre pleinement leur aspiration à la liberté : la nature, quelquefois essentielle. Rarement en couple, elles privilégient des relations amoureuses intenses. Gardant longtemps une jeunesse d’esprit et de corps, elles fuient les responsabilités trop lourdes à leurs yeux. L’enjeu le plus beau pour elles : la liberté de se donner le plus de possibles. Un enfant serait un handicap dans leur mode de vie.

Les contestataires

Une pensée philosophique accompagne tout être humain, ce tragique de l’existence, résumé à vivre et mourir un jour. Vivre en outre dans un monde injuste et violent. Cette réflexion a engendré des contestataires, Décroissants, opposants au système, anarchistes de toute époque, en rupture avec le monde. Ils refusent de prolonger les choses telles quelles. La non-maternité s’impose comme un choix évident, assimilable à un acte politique de contestation.

Comment une petite fille devient-elle une adulte Childfree ?

Ce qui choque dans les Childfree : un choix « contre nature ». Le désir d’enfant n’est pas que nature. Il s’enracine à travers des forces diverses. L’instinct de reproduction de l’espèce est porté par l’inconscient collectif et personnel. Mais aussi, produit de l’histoire culturelle familiale et individuelle, on le reconnaît en dernière analyse comme fruit de l’amour entre un homme et une femme. De plus, l’amour maternel est un sentiment. Il fluctue selon les périodes comme le montre Elisabeth Badinter dans L’Amour en plus. Au XVIIIe siècle par exemple, les femmes des milieux privilégiés donnaient leur enfant en nourrice à la campagne, quelquefois elles les y oubliaient, alors qu’au siècle précédent les mères manifestaient un attachement bien différent. Aujourd’hui, il arrive que le désir d’enfant ne se manifeste pas à l’âge adulte. Pourquoi, comment ?

Monique Bydlowski, psychanalyste décrit ses origines comme une charade :

«  Mon premier est le désir d’être comme ma mère du début de la vie et mon second est un autre vœu, celui d’avoir comme elle, un enfant du père ; quant à mon troisième, il est constitué par la rencontre adéquate de l’amour sexuel pour un homme : mon tout est la conception et la naissance de cet enfant qui va me transformer de jeune femme en mère. »

La théorie psychanalytique enseigne que le désir d’enfant émerge à deux moments du développement. Vers deux ans, ce moment est peu connu du grand public, et vers quatre ans, tout le monde a entendu parler de la situation œdipienne. A deux ans que se passe-t-il ? Tout enfant cherche à prolonger la jouissance d’une relation fusionnelle établie avec qui prend soin de lui. Il voit bien que le paradis est en train de s‘éloigner et il n’aura de cesse de le retrouver. Il veut être alors celui qui donne des soins à un autre enfant comme sa mère l‘a fait pour lui. Il crée dans son imaginaire une nouvelle relation, essentielle. Garçons et filles veulent alors faire un enfant à leur mère pour prolonger la relation primordiale. Ce Paradis perdu, les Childfree qui vivent dans le monde en privilégiant l’intimité avec un autre – un partenaire, une œuvre, une recherche – sont en train de le recréer ; de même une femme enceinte ou une femme avec son nouveau-né.

Pour Freud, il n’y a d’autre salut à la féminité que la maternité. Il laisse trois issues possibles pour les femmes : soit elles renoncent à la sexualité, soit elles s’identifient à des hommes, et soit – Ah ! Enfin une « femme normale » ! – elles deviennent mères.

Que signifie ce choix, ne pas être mère, pour les autres ?

Certaines femmes qui n’ont pas d’enfant expliquent que la vie a choisi pour elles et elles regrettent plus ou moins de ne pas avoir vécu la maternité. Peut-être leur désir d’enfant n’était-il pas assez fort pour mettre leur vie professionnelle entre parenthèses ? Pas assez fort non plus pour s’arrêter à un homme comme un autre plutôt que de courir après le prince charmant ? Ou peut-être encore sont-elles trop sensibles à l’idée dominante que pour être vraiment heureuse, pour être femme, il faudrait absolument être mère ?

Personnellement, je pense que dans la nostalgie, la pression sociale joue un rôle dont on ne mesure pas vraiment l’amplitude. On demande trop à un enfant. Rien n’est idéal, les mères et les Childfree en savent quelque chose.

Rencontrer une femme qui a fait ce choix devrait être rassurant :

  • Aux mères, une Childfree indique que tout de la femme n’est pas contenu dans la mère ; elle signifie qu’il existe des potentialités à déployer.
  • Aux yeux des femmes qui auraient voulu un enfant, les Childfree incarnent peut-être un scandale, une injustice. Les femmes qui auraient pu et n’ont pas voulu rencontrent celles qui ne peuvent pas. Elles se comprennent pourtant, chacune à un bord extrême du désir d’enfant. Les Childfree expriment par leur choix : il est possible de se réaliser complètement sans être mère.
  • Les Childfree poussent les hommes dans leurs retranchements. Plus moyen de s’abriter derrière les enfants pour ramener les femmes au foyer, ou pour être exemptés d’une grande partie des tâches ou pour jouer au jeu de la protection/domination. Mais là n’est pas le plus important : il s’agit plutôt pour les hommes de se rendre compte que les femmes sont en train de s’inventer. A eux de les accompagner dans leurs explorations, ils ont beaucoup à découvrir sur eux-mêmes aussi.
  • Aujourd’hui, les Childfree ne se laissent plus culpabiliser. Elles savent que leur développement de femme, elles l’accomplissent pleinement, elles savent que la totalité de leur élan vital est orienté ailleurs.  Elles partagent avec les mères  l’idée que l’enfant, but ultime de sa vie, enferme.

Edith Vallée: « La nature humaine est complexe, chacun est unique. Pour suivre son désir profond, une femme qui choisit de ne pas être mère en explore avec bonheur l’extraordinaire plasticité. »