Manuel de survie pour les femmes politiques… et toutes les femmes en général !

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Sandrine Rousseau, porte-parole d’Europe Ecologie-les Verts, a rédigé un Manuel de survie à destination des femmes en politique dans lequel elle recense, avec humour, les manifestations de sexisme ordinaire.

Les femmes politiques ne contrôlent pas leurs émotions ? Elles portent des tenues qui attirent l’attention ? Elles tombent facilement dans le délire de persécution ?

Tous ces prejugés, parfois invisibles, Sandrine Rousseau a tenté de les mettre au jour pour décrypter le sexisme. En s’appuyant sur les témoignages de plusieurs femmes politiques, l’auteure prouve que la façon spécifique dont les femmes sont traitées quand elles participent à la vie politique renvoie souvent à l’idée qu’elles ne seraient pas à leur place.

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Voici une interview disponible sur http://www.lesinrocks.com

Comment avez-vous eu l’idée de faire ce livre ?

« A force d’observer des situations qui sont insupportables et qui marquent une différence notable entre hommes et femmes, j’ai eu envie, presque besoin, de les dénoncer. Exemple : je siège dans un conseil d’administration en tant qu’élue régionale. Un jour, on m’a demandé quel était mon CV pour siéger là, ce qu’on n’a jamais demandé à aucun de mes prédécesseurs. Je n’ai pas compris pourquoi on me demandait ça, donc j’ai refusé de le donner. On pose toujours la question aux femmes de comment elles sont arrivées là : par quotas ? Parce qu’elles ont couché ? On reconnaît assez peu les réelles compétences. »

Vous parlez d’un “effet chewing-gum” dans votre livre…

En effet, quand on arrive, il y a un effet fraîcheur, on nous dit qu’on renouvelle la politique, qu’on amène quelque chose de nouveau. Puis quand on commence à s’apercevoir que vous êtes une femme de pouvoir et d’action et que vous n’allez pas forcément dans le sens attendu, quelque chose d’assez violent se met en place contre vous. Heureusement cela ne dure pas.

Que pensez-vous de la discrimination positive, de la politique des quotas ?

Ce que je constate, c’est que les quotas ont révolutionné la vie politique française. Il y a très nettement un avant et un après. Ils ont permis à beaucoup de femmes d’entrer en politique. Les femmes, pour l’instant, n’y rentrent pas de la même manière que les hommes. Le tout est qu’elles conservent leurs postes une fois rentrées.

Avez-vous reçu le soutien d’hommes politiques ?

(Rires) Pas encore non ! Ce qui ne veut pas dire que je ne vais pas en recevoir…. Les hommes politiques n’ont souvent pas conscience d‘être dans une attitude sexiste. Beaucoup d’entre eux ont eu l’habitude d’un milieu politique exclusivement masculin avant que les quotas arrivent sous Jospin et commencent à féminiser le milieu. Ça a désemparé beaucoup d’hommes politiques qui ne savaient plus comment se comporter. Mais les femmes, elles aussi, ne se rendent souvent plus compte de ce qui est sexiste ou pas. Quand j’ai fait ce livre, beaucoup de femmes politiques que j’ai interrogées m’ont dit avoir effectivement reçu des remarques sur leur voix trop ceci ou trop cela, sans relever leur sexisme. Le nombre de fois où j’ai vu des tribunes exclusivement composées d’hommes ou composées d’hommes et deux femmes qui font plantes vertes… C’est inconcevable.

Comment lutter contre ces attitudes ?

Avec de l’humour et de la provoc’. On a souvent tendance à appeler une femme par son prénom et ça arrive à tous les échelons. Quand ça m’arrive, je plie une feuille en deux et j’écris mon nom et mon prénom dessus, ou je demande à celui qui anime la réunion de dire mon nom de famille. De même, quand on me demande si j’ai couché, je réponds  : “Oui bien sûr et je le referai plein de fois !” Il n’y a que la réponse grotesque qui va marquer les gens.

En octobre dernier, le député UMP Julien Aubert avait été sanctionné pour avoir appelé Sandrine Mazetier, vice-présidente de l’Assemblée nationale, « Madame le président ». Vous aviez été choquée ?

Il n’y a aucune raison de dire  “Madame le président”. Nous sommes en 2015 et les épisodes sexistes se multiplient à l’Assemblée nationale. On se rappelle de l’épisode de la robe à fleurs de Cécile Duflot, ou du moment où des députés s’étaient mis à caqueter pendant que Véronique Massonneau (EELV) s’exprimait à la tribune. C’est scandaleux. Les hommes nous renvoient en permanence l’idée qu’on a tout eu, les quotas, les postes, etc. et donc qu’on n’a plus à se plaindre. Mais il faut faire en sorte que ce type de comportement ne puisse plus avoir lieu aujourd’hui. On n’a jamais caqueté pendant qu’un homme parlait, on n’a jamais demandé à un homme de se déshabiller pendant qu’il parlait, on n’a jamais dit « Monsieur la présidente » à un homme. Pour moi, on détermine ce qui est sexiste ou non en se posant une question très simple : “Peut-on faire la même chose avec l’autre sexe ?” Si la réponse est non, c’est que c’est sexiste.

Vous dénoncez également dans votre livre le sexisme de certains médias…

Oui, ils y participent indéniablement, à mes yeux en tout cas. On invite davantage les hommes sur les plateaux télé. Ainsi, dimanche dernier, sur toutes les émissions politiques, radio et TV confondues, il n’y avait pas une seule femme d’invitée. C’est Laurence Rossignol [secrétaire d’Etat chargée de la famille, des Personnes âgées et de l’Autonomie, ndlr] qui l’a relevé sur Twitter, avant d’être reprise par Libération. En plus, les femmes ont un temps de vie médiatique plus faible que les hommes. Il y a très peu de femmes de plus de 60 ans qui parlent dans les médias. Enfin, les médias ne présentent souvent pas les femmes comme des personnes capables de gérer les affaires publiques. Dans mon livre, je cite notamment un article de la Voix du Nord qui décrit l’arrivée “dans un courant d’air frais” de Marine Tondelier [candidate EELV à Hénin-Baumont en 2012, ndlr], vêtue d’ “une petite robe noire coquette”. C’est complètement à côté de la plaque d’écrire ça. On parle aussi beaucoup des compagnons des femmes politiques et je n’ai pas trouvé l’équivalent pour les hommes. Dès qu’il y a un portrait de femme politique, il y a systématiquement son compagnon et ses enfants. Soit on le fait pour tout le monde, en partant du principe que le conjoint a une influence sur la ligne politique de la personne dont on parle, soit on se dit que ce n’est pas parce qu’on est en ménage avec quelqu’un qu’on a les mêmes opinions que lui et on ne tient pas compte du conjoint.

Vous expliquez que le toucher est un autre problème central pour l’intégration des femmes dans le milieu politique…

Oui, je l’ai ressenti très fortement. En politique, il faut être tactile. Mais quand vous êtes une femme et que vous touchez l’épaule d’un vieux président d’une association de foot, comme ça m’est arrivé, vous n’envoyez pas le même message que si vous étiez un homme de 60 ans. Il y a une sorte de trouble qui s’installe alors que si vous étiez un homme, le geste serait perçu comme de la franche camaraderie. C’est lié au fait que notre démocratie est très masculine. Les femmes ont également le problème du choix entre la bise et la poignée de main. Ce que n’ont pas les hommes politiques… Je n’ai pas la solution, mais je pense qu’en mettant ces éléments en évidence, on fait un premier pas. Il faut dénoncer avec humour, sans mettre les gens en difficulté, sans agresser.

Une étude sociologique intitulée La Fabrique des garçons dénonce la façon dont la société impose la virilité aux garçons dès leur plus jeune âge, n’y a-t-il pas un travail à effectuer auprès des hommes politiques aussi ?

Il y a certes un travail à faire auprès des hommes mais je pense qu’il faut surtout responsabiliser les femmes. Si toutes les femmes étaient féministes, il n’y aurait plus de problème. Les femmes ont trop intériorisé le sexisme. La Fabrique des garçons montre par exemple que dans les cours de récré d’écoles primaires, les garçons occupent 80-90 % de l’espace avec des jeux de ballons, auxquels les filles ne participent souvent pas. Résultat : elles sont cantonnées dans un petit espace. Il y a donc déjà une répartition de l’espace qui est inégalitaire. Dans l’école de ma fille ils interdisent désormais les ballons deux jours par semaine, et ces jours-là les filles occupent beaucoup plus l’espace. Elles auront donc probablement un rapport au pouvoir différent. Et les hommes aussi d’ailleurs !