Françoise Héritier: « Que la honte change de camp est essentiel »

Françoise Héritier nous exhorte à être vigilant(e)s: « Nous ne pourrons considérer que l’on est arrivé à l’égalité entre les hommes et les femmes que le jour où elle concernera les femmes de toutes les sociétés du monde. S’il y a un universel, c’est le modèle archaïque dominant et le fait que les femmes soient partout tenues en tutelle. Quand on entend dire à ce sujet de l’égalité des sexes « respectez notre culture », il faut entendre « respectez le modèle dominant ». J’estime que tous les individus de toutes les sociétés du monde sont capables de faire ce que nous avons commencé à faire petitement pour l’égalité entre les sexes. Si nous avons commencé à ébranler le modèle dominant quelque part, les autres peuvent l’ébranler également. C’est une évolution nécessaire des esprits qui doit être relayée par de multiples actions. C’est pour cela que je plaide y compris chez nous pour ce travail constant qu’est la vigilance sur soi-même et sur le discours. Il faut veiller à ne rien laisser passer. »

« Que la honte change de camp est essentiel. Et que les femmes, au lieu de se terrer en victimes solitaires et désemparées, utilisent le #metoo d’Internet pour se signaler et prendre la parole me semble prometteur. C’est ce qui nous a manqué depuis des millénaires : comprendre que nous n’étions pas toutes seules ! Les conséquences de ce mouvement peuvent être énormes. A condition de soulever non pas un coin mais l’intégralité du voile, de tirer tous les fils pour repenser la question du rapport entre les sexes, s’attaquer à ce statut de domination masculine et anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible. C’est un gigantesque chantier. »

« Nous sommes des êtres de raison et de contrôle, pas seulement de pulsions et de passions. Si j’ai une pulsion mortifère à votre égard, je ne vais pas vous sauter dessus pour vous égorger. La vie en société impose des règles ! Mais on a si longtemps accepté l’idée que le corps des femmes appartenait aux hommes et que leur désir exigeait un assouvissement immédiat ! On justifiait ainsi le port du voile, l’enfermement des femmes, voire le viol : seule la femme serait responsable du désir qu’elle suscite. Mais enfin, c’est insensé ! C’est se reconnaître inhumain que d’affirmer qu’on nourrit des pulsions incontrôlables ! »

« L’urgence ? Le nourrisson, le jardin d’enfants, les premières classes du primaire. Les premières impressions de la vie sont fondamentales. Et il faut que l’école y aille fort si l’on veut contrer ce qu’entendent les enfants à la télévision, dans la rue, la pub, les BD, les jeux vidéo et même à la maison. »