Portraits de femmes musulmanes et féministes

Sarah Zouak est à l’origine d’une série-documentaire intitulée Women SenseTour in Muslim Countries qui brosse le portrait de 25 musulmanes et féministes.

Sarah Zouak propose de lever le voile sur ces musulmanes qui ont choisi de porter la voix du changement dans cinq pays : le Maroc, l’Indonésie, l’Iran, la Tunisie et la Turquie.

Féminisme et islam peuvent-ils faire bon ménage ?

« Pourquoi ces femmes si nombreuses qui vivent sereinement leur foi et leur engagement n’apparaissent-elles jamais à la télé, ni dans les livres, au contraire de celles opprimées, dépourvues de libre-arbitre ? », s’interroge Sarah. Sa mission ? « Faire barrage aux préjugés visant les musulmanes et inviter les femmes à devenir actrices de leur vie. »

Sarah Zouak: « Quand je fais des ateliers de sensibilisation dans les lycées, je demande aux élèves d’inscrire sur un bout de papier à quoi ils pensent quand on leur dit ‘musulmane’. Les réponses de ces ados de 15 ans sont souvent assez choquantes : elles sont ‘soumises’, ‘oppressées’, ‘elles nous provoquent’, ‘elles devraient rentrer chez elles’ », témoigne-t-elle.

« Diplômée d’un Master en école de commerce et d’un Master en Relations Internationales, je n’avais jamais touché une caméra avant d’entamer mon voyage. »

« Rencontrer tous ces modèles de femmes musulmanes féministes que l’on ne m’a jamais montrés m’a permis de réaliser que je pouvais être moi-même et vivre pleinement et sereinement mes différentes identités sans laisser les autres définir qui je suis. Ces documentaires que je réalise, c’est un peu les films que j’aurais aimé voir à 12 ans : cela m’aurait permis d’éviter des années de questionnements et de doutes. »

Dans son livre “Féministes du monde arabe”, la journaliste Charlotte Bienaimé nous livre une longue enquête. La reporter a donné la parole à une génération de femmes, féministes revendiquées ou non, qui militent pour leurs droits. Agées de 18 à 35 ans, elles vivent en Algérie, en Tunisie, au Maroc ou en Egypte. Et témoignent d’une réalité à la fois bouleversante et affligeante, où les discriminations sont quotidiennes, du harcèlement de rue à l’injonction de virginité en passant par l’inégalité devant l’héritage. Chronique d’un livre qui dépeint une réalité déroutante et dérangeante, mais fait le portrait de femmes gorgées d’espoir et terriblement courageuses.

« Je suis allée plusieurs fois en reportage en Tunisie pour France Culture et Arte, raconte Charlotte Bienaimé, qui a imaginé cette série. J’y ai vu beaucoup de jeunes femmes engagées, j’ai senti que la façon de militer se renouvelait. » « Ces vingtenaires et trentenaires ont abdiqué les discours théoriques, elles préfèrent les actes, précise Charlotte Bienaimé. De plus, elles font bouger les lignes : j’ai rencontré des femmes voilées pro-avortement, et des féministes radicales qui défendent le droit de porter le voile. » En huit épisodes d’une demi-heure, elles racontent une société certes encore terriblement inégalitaire, mais dans un état d’ébullition porteur d’espoir.

Une enquête qui casse les préjugés

Comme se plaît à le rappeler Charlotte Bienaimé, les luttes des féministes du monde arabe sont loin d’avoir commencé avec les printemps arabes de 2011. Elles ont émergé dès la fin du 19ème siècle dans les boudoirs des harems égyptiens, au même moment que les luttes des féministes européennes. Malgré les révoltes de 2011 où les femmes étaient descendues massivement dans la rue en Egypte et en Tunisie, la situation de la gent féminine n’a guère changé depuis. Tandis que certaines femmes ont été battues ou agressées pendant les manifestations de 2011, quelques tabous sont tombés, mais aucune révolution sexuelle n’est advenue.

Pourtant, “sans révolution sexuelle, il ne peut pas y avoir de révolution”, assène la militante féministe marocaine Betty, fervente avocate de la liberté sexuelle. Inlassablement, les féministes du monde arabe tentent de prouver aux femmes et aux hommes maghrébins que le sexe n’a pas été importé par les colonisateurs occidentaux. Alors que la pudeur n’était pas de rigueur dans les années 1950, les pays du Golfe persique ont importé à la fin du 20ème siècle leur modèle sociétal au Maghreb.

A la découverte des initiatives des militantes indépendantes

Khadija est vice-présidente de l’association La voix de la femme amazighe. A ce titre, elle sort régulièrement de sa ville de Rabat pour partir à la rencontre des femmes amazighes (berbères) et les informer sur leurs droits. Alors que 60% de la population marocaine est analphabète, ces femmes marocaines isolées et sans accès à Internet ignorent qu’elles peuvent, depuis 2004, se marier sans tuteur, ou que la polygamie est désormais encadrée et nécessite l’accord de la première épouse.

Avoir le droit à une sexualité avant le mariage

Charlotte Bienaimé fait aussi le portrait de femmes sexuellement libérées, qui ont pris de la distance face à l’interdiction – dans la loi ou dans les faits – du sexe avant le mariage. Tolérés pour les hommes, les rapports sexuels avant le mariage sont refusés aux femmes. Certaines en viennent jusqu’à se faire reconstituer l’hymen avant leur mariage, pour établir un certificat de virginité prénuptial.

Des femmes musulmanes, à leur façon

Parmi les femmes interviewées, beaucoup sont musulmanes et toutes sont unanimes : féminisme et islam sont compatibles, tout comme féminisme et voile. Victime des interrogations de beaucoup d’Occidentaux, le voile est porté par une poignée de militantes, comme Khadija, qui défend le droit à l’avortement.

“Mon voile n’a rien à avoir avec la religion, c’est social, déclare-t-elle. Personnellement, je pourrais l’enlever, mais je ne préfère pas parce que je ne veux pas froisser ma mère qui ne comprendrait pas. […] On peut être musulmane et féministe. Moi je prends ce que je veux de l’islam. […] Au Maroc, une fille en minijupe n’est pas forcément une fille de mauvaise vie et une femme voilée pas nécessairement opposée à l’émancipation !”

Quant à la Marocaine Asma, qui se revendique féministe islamique/musulmane, elle porte le voile plus par conviction religieuse que par soumission au patriarcat. Alors que le Coran n’est pas le seul texte sacré à avoir des versets misogynes – présents également dans les Ecritures juives et chrétiennes -, Asma rappelle qu’il est possible de concilier foi et modernité. Elle défend sa liberté de choix et cite un des versets du Coran : “nulle contrainte en religion”.

Voilées ou non, urbaines ou rurales, toutes ces femmes innovent et inventent de nouveaux féminismes. Toutes mènent un combat de chaque instant, en s’éloignant des rôles sociaux traditionnellement attribués aux femmes. Comme l’Algérienne Shahinaz, qui vit seule, sans mari ni parent et fait autant face aux remarques désobligeantes de sa famille qu’aux tentatives d’approche appuyées des voisins, qui assimilent encore le féminisme à la débauche…