La fin de l’amour ? Nous les femmes sommes-nous gagnantes ?

Liv Strömquist consacre sa dernière bande dessinée à la disparition du sentiment amoureux. Dans La rose la plus rouge s’épanouit, elle dresse le bilan de la vie sentimentale de Leonardo DiCaprio: il semblerait qu’à une période de sa vie, l’acteur ait enchaîné 32 conquêtes sans jamais tomber amoureux. Peur ou refus de l’engagement chez les hommes ?

« Le refus de l’engagement est une nouvelle manière d’exprimer sa virilité ».

Eva Illouz est l’auteure de La Fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain. Après une recherche menée pendant 20 ans autour de la transformation par le capitalisme de la vie amoureuse, la sociologue Eva Illouz sur les relations amoureuses. La liberté de s’engager ou de se désengager, mais à quel prix aujourd’hui ? Nous dirigeons-nous vers la fin de l’amour ?

Pour Eva Illouz, la société de consommation a tout englobé, y compris nos rapports amoureux: « les industries de la mode, du cinéma, de la télévision, des cosmétiques ont transformé le corps en unité visuelle séduisante et attirante, pour créer des marchés de masse. Le corps de la femme devient alors une unité monnayable, exploitable. C’est un nouveau capitalisme« .

« Le féminisme et la libération sexuelle ont eu pour effet de rendre légitime la sexualisation des rapports, la séparation entre émotions et sexualité. Mon idée est périlleuse dans une époque qui fait de la liberté une valeur suprême, mais j’ai voulu travailler sur les pathologies de la liberté, analyser comment cette valeur devient institutionnalisée dans des technologies et organisations capitalistes et transforme le moi et les liens de l’intérieur.

Ce sont les hommes qui tirent leur épingle du jeu de cette libération sexuelle parce que le capital sexuel qui se traduit par l’accumulation des relations sexuelles est devenu un attribut de la masculinité contemporaine alors qu’elle est en contradiction avec une certaine forme de l’identité féminine qui peut être de l’ordre du soin, tournée davantage vers l’affectif et le relationnel.

La libération sexuelle a été une source de plaisir, de pouvoir et d’autonomie pour les femmes mais génère aussi de la souffrance sociale qu’il convient de théoriser.

Tinder est une forme sociale qui s’inscrit dans l’histoire de la libération sexuelle en levant les barrières sociales et morales sur la sexualité. Nous pouvons désormais avoir des relations sexuelles avec tout le monde. Or, la mécanique du désir s’accommode mieux de la rareté. De plus, nous sommes devenus des machines évaluatives : on approche les autres moins sur le mode épiphanique de l’amour et davantage comme l’effet d’une évaluation et d’un choix sur le mode de la consommation. On recherche sur les sites de rencontres une adéquation des goûts qui, loin de faciliter les relations, les empoisonnent. Plus on rencontre des personnes, plus on prend conscience de ce qui leur manque. Tout ce processus s’inscrit dans une nouvelle phase de l’individualisme où le moi s’affirme précisément par ce qu’il rejette. »

La sociologue Marie Bergström a écrit Les nouvelles lois de l’amour:

« Avec les plateformes, les femmes peuvent répondre à une injonction contradictoire : il faut vivre des histoires et se découvrir, mais les femmes qui ont trop de partenaires sont stigmatisées. Ce contexte très inégalitaire explique en partie le succès des applications. Elles ne font pas disparaître les inégalités de genre ; on pourrait plutôt dire qu’elles en bénéficient. »

Pour nous les femmes, et pour les hommes aussi, le défi est d’articuler liberté, attachement, engagement et indépendance. Vaste défi mais n’est-il pas bien plus excitant qu’une vision figée et linéaire de nos relations d’amour ?

Ressentez-vous un bouleversement dans vos rapports amoureux ? Vos témoignages sont précieux !