Sophie Swaton, philosophe et économiste, conceptrice d’un revenu de transition écologique

Philosophe, économiste spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS), Sophie Swaton identifie trois liens fondamentaux entre l’ESS et l’écologie politique : une vision des rapports des hommes et des femmes entre eux et avec leur environnement qui privilégie la réciprocité plutôt que la domination, une conception forte de la durabilité qui n’investit pas la technique d’une impossible mission salvatrice, et une éthique délibérative.

Sophie Swaton propose d’instaurer un revenu de transition écologique, un concept dont elle est à l’origine et qui réconcilie le social et l’environnement. Il s’agit d’offrir une garantie de revenus à toute personne investie dans des activités favorisant la transition écologique et sociale. Loin de l’assistanat, ce revenu est destiné à générer de l’activité. Il ne s’agit pas seulement d’argent, mais aussi d’accompagnement et de mise en réseau. Ce revenu a aussi vocation à soutenir des structures existantes. Ce revenu peut permettre aux personnes concernées de cesser temporairement leur activité afin de pouvoir se former à la transition.

Sophie Swaton est maître d’enseignement et de recherche à l’Institut de géographie et de durabilité de l’Université de Lausanne où elle enseigne et coordonne au sein du master en fondements et pratique de la durabilité. Elle préside également la fondation Zoein qu’elle a créée pour soutenir des initiatives solidaires de transition écologique. Zoein signifie «vivre» en grec – cette fondation privilégie les actions concrètes sur le terrain afin de favoriser la résilience de notre humanité face aux défis qui se présentent à elle.

Je vous propose ci-dessous des extraits d’une interview disponible sur le site du Green European Journal.

Sophie Swaton, votre livre intitulé « Pour un revenu de transition écologique », connaît un franc succès et les idées que vous y développez circulent dans le débat public. Avant de discuter du revenu de transition écologique (RTE) comment expliquer le regain d’intérêt pour le concept de revenu universel de base (RBI) ?

Le regain d’intérêt autour du RBI dans le débat politique aussi bien que dans les milieux académiques n’est pas si étonnant au regard du contexte socio-économique actuel. Malgré l’introduction de différentes mesures d’assistance, la pauvreté et le chômage, dénoncés depuis la fin des années 80, sévissent encore. En France par exemple, la moitié des ayants-droits au RSA ne le perçoivent pas en partie à cause de la complexité des procédures administratives à mettre en œuvre pour sa perception.

De fait, les arguments qui prévalaient dans les années 1990 pour défendre l’introduction d’un revenu ou d’une allocation universelle, à savoir la lutte contre le chômage et la pauvreté au bénéfice d’une société de pleine activité dans laquelle chacun serait libre de développer ses envies et d’utiliser son temps libre à bon escient, ressurgissent. Avec le versement automatique d’un revenu de base, la stigmatisation dénoncée par ses partisans serait supprimées, les plus précaires n’ayant pas à souffrir de faire la moindre démarche pour obtenir un revenu perçu comme un droit pour tous.

De plus, s’ajoutent depuis les années 2000, parmi d’autres, deux types de plaidoyers que je trouve pour ma part très intéressant : d’une part, ceux qui craignent des vagues de licenciements avec l’amorce du numérique et de la robotisation, rendant obsolètes certains emplois et même certaines catégories de travailleurs insuffisamment qualifiés désormais ; d’autre part, ceux qui plaident en faveur d’une transition écologique qu’un revenu de base pourraient permettre d’accélérer.

Est-il problématique qu’une telle diversité d’arguments semble sous-tendre le regain d’intérêt pour le RBI ?

Tous les arguments que je viens de citer coexistent avec d’autres comme la relance de la croissance, du marché automobile, ou de la consommation, et c’est ce qui selon moi pose problème dans l’argumentation. En outre, certains plaident pour une refonte totale du système de protection sociale en place et pour l’instauration d’une taxe unique / imposition unique (flat tax) qui supprimerait aussi la relation de face à face qu’entretiennent les plus précaires avec les assistant.e.s social.e.s.

Ce qui me semble vraiment le plus problématique, c’est qu’une mesure telle que le RBI soit défendue aussi bien par la droite de la droite et les partisans du néolibéralisme au nom d’une restructuration de nos mécanismes de protection sociale, que par ceux qui croient vraiment à la fin du travail pensée comme une activité uniquement spoliante, reflétant l’exploitation des travailleurs. Entre ces deux pôles, les grands entrepreneurs du numérique qui ont fait fortune dans la révolution technologique, à l’instar du fondateur d’E-Bay ou de Tesla, défendent aussi le RBI car ils ne croient plus à la possibilité de pourvoir du travail pour une main d’œuvre peu qualifiée, au nord comme au sud d’ailleurs.

Mais peut-on tenir ensemble dans une seule mesure autant d’arguments contradictoires ? Selon le point de vue duquel on parle, le revenu de base inconditionnel ne prend pas la même coloration et peut en effet comme vous le dites être qualifié aussi bien de projet solidaire que de projet libéral.

Qu’est-ce que le revenu de transition écologique (RTE) ?

Le dispositif du RTE s’appuie sur 3 composantes et pas simplement sur un revenu monétaire inconditionnel comme dans le cadre du RBI. Premièrement, un revenu dont le montant peut varier et en soutien direct à une activité de type écologique ou social compatible avec les limites de la biosphère. Deuxièmement, ce revenu est complété par un accompagnement sur mesure pour les porteurs de projets qui manque aujourd’hui trop souvent à leur réalisation. Enfin, est également prônée l’adhésion à une structure démocratique au sens large du terme, favorisant le sentiment d’appartenances et la mutualisation des projets, au-delà d’un versement monétaire individuel.

Les théoriciens originaires du RBI s’appuient sur une conception real-libertarienne de la liberté réelle par opposition à la liberté formelle des libéraux, mais aussi sur le principe, attribué à Thomas Paine au 18ème siècle, de la propriété commune de la terre, et sur un imaginaire de ressources naturelle supposées comme illimitées : « je prends à la Terre car j’y ai droit, elle et ses richesses m’appartiennent. Je choisis de dépenser comme je le souhaite ce revenu », taxable d’ailleurs pour les plus riches, récupéré par la fiscalité.

La philosophie de base du RTE est plutôt personnaliste et inspirée du « care », entendu comme prendre soin des autres, pas seulement en versant quelque chose, mais en accompagnant et en proposant un réseau.  Dans le dispositif du RTE l’éthique environnementale est mise à l’honneur ainsi que la philosophie sociale de la coopération et de l’interdépendance. Le principe premier est moins celui de « je prends les ressources de la terre car j’y ai droit en tant qu’individu » que : « je respecte les ressources naturelles communes de notre terre en tant que maillon vivant au sein d’une même sphère ». Il s’agit d’allier deux courants, écologie et économie sociale et solidaire, en misant sur les mouvements citoyens émergents plus que sur des individus isolés : ce sont les mouvements sociaux qui ont permis l’avènement de nos systèmes de protection sociale en Europe.

Comment vous est-venu l’idée du RTE ?

Cette idée de RTE m’est venue après des années de travail sur le RBI (j’ai fait ma thèse de doctorat sur le sujet), et l’identification de plusieurs manques. Il y a quatre principales failles du RBI qui m’ont conduit à proposer un dispositif plus complet d’accélération de la transition.

Premièrement, la seule dimension monétaire du RBI me gêne, incapable de prendre en compte justement la liberté réelle invoquée : comment prendre en compte sans un accompagnement adéquate les capabilities des personnes ? Deuxièmement, l’absence de valorisation du travail qui reste un fort facteur de reconnaissance social, plébiscité par l’ensemble de la société. Chacun cherche à donner du sens à son travail et celui-ci peut encore être un facteur d’épanouissement. C’est précisément le cas pour cette vague de plus en plus forte des actrices et acteurs de la transition qui se lancent dans de nouveaux métiers compatibles avec une empreinte écologique faible. Le RBI ne questionne pas la qualité du travail ! Troisièmement, il est dommage que le RBI dans ses nouveaux arguments en 2017, rate autant le virage écologique en confondant les niveaux d’argumentation. Comment un même outil pourrait-il à la fois combattre la pauvreté, relancer la croissance et œuvrer pour de activités écologiques ?

Enfin, last but not least, la dimension exclusivement individuelle du RBI me semble rédhibitoire: ses promoteurs évoquent le lien social, une société des activités, le sortir du capitalisme et du productivisme, mais vante encore exclusivement un droit individuel sans aucune dimension collective ou d’un agir commun. Je trouve que cela manque d’ambition et est un peu étriqué en terme de solution au regard des idéaux revendiqués par ses initiateurs. On est au fond pas très loin de l’homo oeconomicus des théories économiques orthodoxes… si éloigné de nos réalités. Or, il y a bien un horizon commun dans le dispositif du RTE. Les communs sont même la base, en termes de ressources à identifier et de gouvernance à mettre en œuvre.

Le RTE reflète-t-il une demande réelle et peut-il être appliqué à plus grande échelle que les territoires locaux, en particulier au niveau européen ?

Je pense qu’il y a une demande réelle pour les communs, pour renouer du lien social, pour trouver un travail, une activité utile qui fasse sens et qui participe aussi à la transition multiforme.

Je pense également aussi que le dispositif du RTE peut être une solution à la fois durable et applicable au niveau européen mais il doit auparavant s’expérimenter localement. Ce sont en effet des communs sur chaque territoire qu’il s’agit de repérer (eau, forêts, ressources naturelles) pour les protéger et en s’appuyant, ce qui est fondamental pour son acceptabilité, sur les dispositifs et ressources humaines déjà existants : collectifs de citoyens engagés, politiques motivés, municipalités, associations actives et ONG. Ce que mes travaux de recherches-actions montrent avec notamment avec les acteurs de l’économie sociale et solidaire en France, en Suisse, en Europe et en Amérique latine, c’est qu’il faut faire confiance à ces corps intermédiaires de la société civile.

Comment le RTE serait-il attribué en pratique ?

Il faut partir de ce qui existe avec les agences d’emplois : faire rencontrer une demande et une offre, pas dans une optique de soumission des ayants droit, mais à travers un paradigme radicalement nouveau de co-construction et de partenariats actifs. De multiples associations qui oeuvrent pour le retour à l’emploi (Solidarité Nouvelle face au Chômage en France par exemple, ou les Territoires zéro chômeurs) ont déjà des méthodologies adaptées qui ont fait leur preuve : partir du volontariat et des compétences des personnes, savoir sur quoi elles souhaitent travailler, dans quels projets elles souhaitent s’intégrer ou développer une activité.

En complément, doivent être proposées des listes de base d’activités nécessaires sur le territoire dans lequel le RTE s’expérimente. Ces listes, élaborées conjointement par des représentants des municipalités, des entrepreneurs, des associations, seraient continuellement enrichies. Par exemple, des offres ou des demandes d’activités portant sur : la rénovation d’un site du patrimoine culturel, la revalorisation de métiers anciens artisanaux, des circuits de randonnées, du conseil en durabilité au sein d’entreprises ou pour des programmes sociaux ou familles en situation de précarité énergétique, des cycles de programmes de sensibilisation environnementale dans des écoles, etc. Je pourrais dresser une liste bien plus longue mais elle ne sera jamais exclusive : elle est précisément à construire avec les acteurs politiques, économiques et sociaux et les porteurs de projets, les demandeurs d’emploi et toutes les personnes en transition souhaitant s’investir ou tout simplement insatisfaites dans leur travail actuel.

Comment assurer la dimension inclusive du processus de sélection et garantir que ce ne soit pas un revenu uniquement pour ceux qui sont « déjà » dans la transition écologique ?

L’une des visées principales du RTE est d’intégrer et de rassembler et non de courir le risque d’atomiser. Sur ce point le RTE est plus adapté que le RBI aux souhaits des plus précaires. Si l’on se place vraiment du point de vue des plus précaires et que l’on suit les études et rapports des acteurs de terrain, comme ceux de Quart Monde par exemple, l’on voit clairement une volonté d’émancipation citoyenne, de participation, et donc une « faim » pas simplement au sens premier du terme, mais également une faim de projets ! Les plus précaires cherchent une « maison des droits », une relation d’égal à égal sans discrimination et avec un regard bienveillant, comme par exemple celui que porte le médecin, le conseiller en économie sociale, l’assistant social qui sont les plus souvent cités dans les enquêtes.

Dans le dispositif du RTE, la clause d’adhésion à une structure démocratique garantit que les projets rassemblent des personnes sans qu’il y ait discrimination de revenu. Les personnes sont rassemblées par la volonté de porter un projet commun. Les bonnes idées de projets ne sont pas réservées aux plus fortunés ! Et il faut certainement valoriser le savoir de vie et le savoir-faire des personnes les plus précaires qui recèlent des astuces et conseils vitaux pour la sobriété, l’économie circulaire et une vision différente sur nos sociétés de consommation.