Nastassja Martin, anthropologue: « On ne peut plus penser l’humain sans penser son inscription dans le milieu de vie qu’il habite »

En 2015, dans les montages du Kamchatka, dans le sud-est de la Russie, Nastassja Martin a eu la tête engloutie par la gueule d’un ours puis la jambe lacérée de coups de griffes. L’anthropologue française parle d’une « rencontre ». Spécialiste des peuples autochtones du Grand Nord et passionnée par la pensée animiste, elle dit de cette rencontre qu’elle lui a permis d’atteindre « un espace liminaire entre l’humain et le non-humain », ou de faire la « rencontre de l’entre-deux-mondes ».

Concernant son livre Croire aux fauves: « Ce que dit entre autres mon livre, c’est qu’il m’a fallu accepter de ne pas trouver d’espace pour gérer le choc de cette rencontre avec le non-humain, qui est totalement hors cadre. Mais surtout, ce moment avec l’ours a confirmé en moi la conviction que l’humain doit se reconnecter avec le reste du monde vivant pour repenser toutes ses catégories et ses concepts. En Occident, nous avons trop longtemps érigé notre savoir et notre pensée en en excluant notre rapport avec les milieux de vie et avec le monde animal. »

« L’anthropologie va bientôt devoir se recentrer autour de questions reliées à la nature et à l’animalité. On ne peut plus penser l’humain sans penser son inscription dans le milieu de vie qu’il habite. »

En travaillant dès 2011 auprès des Gwich’ins, une population de chasseurs-cueilleurs vivant dans le nord-est de l’Alaska, Nastassja Martin pensait étudier l’animisme et s’intéresser à ses rituels. Mais, comme elle l’expose dans son précédent ouvrage, Les âmes sauvages, elle a plutôt été saisie par un monde menacé de disparition, où la crise environnementale fait fondre les glaces et changer les comportements des animaux, et où un certain colonialisme contemporain impose sa modernité là où on lui résistait.

« Les Gwich’ins disent que “le sens commun ne fait plus sens”, autrement dit que le savoir traditionnel gwich’in ne permet plus de penser le monde tel qu’il est. Je pense qu’on peut faire le même constat de la pensée occidentale ».

« Devant la question concrète des changements climatiques, l’animisme, au lieu de disparaître, se voit restauré et réactualisé. Parce qu’aujourd’hui, tout comme dans les mythes et les récits animistes qui décrivent de nombreux phénomènes d’hybridation, des espèces telles que les ours polaires et les grizzlys s’interfécondent en Alaska. Ces animaux montrent ainsi aux humains qu’ils sont bien dotés d’une intériorité et d’une intentionnalité, qu’ils font des choix pour s’adapter aux changements. »

« Moi qui suis toute façonnée de mon bagage d’Occidentale, j’ai pu entrer en contact avec d’autres façons de voir le monde. Depuis cette rencontre avec l’ours, je suis perméable à d’autres cosmologies. »

« Je ne suis qu’une femme occidentale et je pense que mon rôle est davantage de continuer à traduire ce genre de pensée, éclairante dans un contexte environnemental changeant, pour mes contemporains en France et ailleurs dans le monde. Je pense même que cette façon de voir le monde peut être utile pour réduire l’écoanxiété ! »

Son livre sur les âmes sauvages de l’Alaska est une réflexion sur « les âmes qui font de la métamorphose continuelle des choses et de l’incertitude des êtres un mode d’existence à part entière. »