Le matriarcat, la solution pour une société égalitaire ?

La philosophe Heide Goettner-Abendroth nous propose, dans son ouvrage Les Sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde, une vue d’ensemble des sociétés matriarcales dans le monde, indiquant que celles-ci ont précédé le système patriarcal, apparu seulement vers 4 000- 3 000 ans avant notre ère, et lui ont survécu jusqu’à ce jour sur tous les continents.

Elle démontre que les sociétés matriarcales sont des sociétés d’égalité et de partage entre les sexes. Le terme « matriarcat » a chez elle une signification « égalitaire » : ces sociétés sont organisées par les femmes, mais non dominées par elles.

Selon la philosophe, les sociétés matriarcales auraient précédé le patriarcat. Heide Goettner-Abendroth recense différentes populations possédant encore aujourd’hui des formes matriarcales complètes, ou quasi complètes. C’est-à-dire qu’elles sont à la fois matrilinéaires – la filiation se fait par la mère-, et matrilocales, dans le sens où le foyer se construit depuis le domicile de la jeune femme.

Je vous propose ci-dessous une interview réalisée par Le HuffPost:

Quel est le principe fondateur de chacune des sociétés matriarcales, selon vous?

Heide Goettner-Abendroth: “C’est le pouvoir de donner la vie. Si les femmes ne donnent pas la vie, la société se meurt. Chez nous, ce pouvoir n’a que peu de valeur. Les femmes sont livrées à elles-mêmes et doivent prendre en charge seules la maternité. Elles ne sont pas respectées. Les sociétés matriarcales font de la maternité leur point d’ancrage. Vous n’y verrez jamais un enfant ou une femme abandonnée.

Chez les Minangkabau, en Indonésie, tout le monde est une mère. Les hommes gagnent en dignité quand ils se comportent correctement vis-à-vis des enfants, on dit d’eux qu’ils sont de “bonnes mères”.

Quelles sont les valeurs portées par ces sociétés?

Elles sont égalitaires, prévenantes et nourrissantes, dans le sens où s’occuper des autres et de leur bien-être est une convention évidente. Chez les Khasi, en Inde, la mère clanique – la cheffe du village – est choisie en fonction de sa capacité à aider les siens.

Chacun est respecté quel que soit son âge ou son sexe. Les jeunes s’occupent des vieux jusqu’à leur mort. Il n’existe pas de hiérarchie entre les personnes. Les décisions sont prises en groupe, à l’unanimité. Ils mettent en place une économie du partage, ils déplorent l’idée de l’accumulation.

N’est-ce pas plus facile de créer cette harmonie dans des clans où les membres sont peu nombreux ? Dans une nation de plusieurs millions d’habitants, l’unanimité est difficile à obtenir…

Certes, les clans sont parfois petits et comptent une centaine de personnes, mais d’autres, comme les Minangkabau en Indonésie sont 6 millions. Autant que la population de la Suisse. Ils ne sont pas strictement matriarcaux, parce que le pouvoir politique en place a imposé le patriarcat, mais le matriarcat se manifeste à travers des formes culturelles.

Les Mosuo de Chine sont 250.000. Et quand il s’est agi de construire un aéroport dans leur région, risquant de la vulnérabiliser, ils ont réussi à repousser le projet en consultant chacune des membres des différents clans. Et ils n’ont donné leur réponse que lorsqu’ils ont atteint l’unanimité. Cela leur a pris trois mois.

Les Minangkabau en Indonésie ont procédé de la même manière, mais le gouvernement est passé en force et Sumatra est désormais doté d’un aéroport.

Dans ces sociétés, les femmes abusent-elles de leur pouvoir au détriment des hommes?

Non. Elles ne considèrent pas cela comme du pouvoir, mais comme des responsabilités qui les obligent. Souvent, elles tiennent les cordons de la bourse, non pas pour garder l’argent pour elles-mêmes, mais pour le redistribuer de manière égalitaire et s’assurer que le clan ne sera jamais démuni.

L’organisation de leurs sociétés est telle que la notion de domination n’existe pas. Ces sociétés sont pacifiques pour la plupart, même s’ils savent se défendre par les armes, comme en Amazonie ou en Amérique du Nord. Ce n’est pas qu’ils sont meilleurs que nous, mais les structures de leurs sociétés facilitent l’aménagement de la paix.

La prostitution existe-elle dans les sociétés matriarcales?

Non ! Pas le moins du monde. Tout comme le viol. Les femmes, leur sexualité et leur pouvoir de donner naissance sont respectés. Aucun homme n’oserait toucher une femme sans sa volonté. Le système du clan protège chaque femme.

L’homosexualité est-elle permise?

Il est difficile de répondre à cette question parce que je n’ai pas moi-même réussi à l’aborder lors de mes rencontres. C’est un terrain délicat à étudier. L’une de mes collègues a rapporté que les enfants du clan de Juchitan au Mexique pouvaient choisir leur sexe. Il suffit qu’ils le disent à leur mère, qui répondra à son garçon par exemple “oh c’est merveilleux, je vais avoir une autre fille”. Elle lui donnera des vêtements de fille. Idem pour les filles qui veulent devenir des garçons. La mère se réjouira simplement d’avoir plus de bras pour les travaux des champs.

Dans votre description des Kashi en Inde, vous dites que les amants des jeunes femmes peuvent être battus par les frères, kidnappés et retenus prisonniers dans la maison de la femme qui veut établir une relation sexuelle. Ne s’agit-il pas là d’un rapport de domination au détriment des hommes?

(Rires) Ce que j’ai décrit là n’est rien d’autre qu’un jeu entre jeunes gens! Cela peut paraître brutal, en réalité, ils s’amusent. La sexualité dans ces sociétés est vécue comme un jeu. Personne ne culpabilise d’avoir envie de faire l’amour. Lorsqu’une femme s’éprend d’un autre homme que son mari, elle se sépare de lui, sans que cela ne choque quiconque. La monogamie est perçue comme une oppression vis-à-vis des femmes. Elles ne sont pas polygames mais changent de partenaire régulièrement.

D’ailleurs, cela influence la parentalité…

Absolument. Comme les femmes ont plusieurs partenaires au cours de leur vie, lorsqu’elles ont des enfants, ce ne sont pas les pères biologiques qui s’en occupent, mais les frères des femmes. Les frères deviennent les pères de leurs neveux. Bien sûr, si un homme demande à avoir un rôle plus important auprès de son enfant biologique, le clan mettra en place un système pour lui accorder cette place. Mais c’est la lignée de la mère qui compte.

Vous classez les Touaregs parmi les sociétés matriarcales, pourtant elles sont les maîtresses de la tente familiale, quand les hommes passent la journée dehors, ne s’agit-il pas là d’une énième déclinaison du patriarcat?

Pas du tout. Les femmes Touaregs ont l’économie de la famille entre les mains. Le mari ramène dans la tente tout ce qu’il gagne à l’extérieur. La plus âgée des femmes partage les revenus en parts égales. Elle détient le trésor du clan. C’est elle qui le garde, parce qu’elle représente la sécurité, la garantie. Elle ne possède pas la maison. Les hommes Touaregs disent qu’ils donnent l’argent aux femmes parce qu’elles donnent la vie et qu’il s’agit de leur futur.

Les sociétés matriarcales peuvent-elles apporter des réponses aux questions de notre civilisation?

Oui. Tout d’abord, ces sociétés ont le mérite de réconcilier tous les types de féminisme. Nous faisons face à trop de courants divergents, faisant disparaître l’objectif initial du mouvement. Aujourd’hui, les sociétés matriarcales peuvent nous aider à modifier notre point de vue sur le plaisir des femmes, notamment. Et à construire une autre narration, qui nous sorte de la culpabilité.

Le féminisme occidental n’envisage pas les rapports hommes-femmes dans leur globalité, il se situe du point de vue des femmes, or c’est un paradigme qui ne nous mène à rien. Il faut aller plus loin et proposer des solutions qui se rapprochent des fondements des sociétés matriarcales.

Ensuite, nous devons sortir de l’ère actuelle, que j’appelle le “super patriarcat”. Il mêle néo-libéralisme, militarisme, exploitation commerciale de la nature. Il a une vocation suicidaire. Comme le “super patriarcat” n’est pas en mesure de s’arrêter de lui-même, nous pouvons nous tourner vers des alternatives, menées par les féministes radicales, les peuples indigènes, les adeptes de l’économie du partage. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir de ce monde, si nous nous réunissons en communauté, nous pouvons tenter une autre expérience.

Un jour, peut-être, réussirons-nous à créer notre propre système matriarcal.”

Profil de l’auteure

Heide Goettner-Abendroth, née en Allemagne en 1941, est docteure en philosophie des sciences et a enseigné la philosophie pendant dix ans à l’université de Munich (1973-1983). Elle consacre sa vie et ses recherches aux sociétés et cultures matriarcales dont elle est devenue l’une des grandes spécialistes mondiales, ouvrant la voie à toute une génération de jeunes anthropologues. En 1986, elle a fondé en Allemagne l’Académie internationale HAGIA pour les Recherches matriarcales modernes, dont elle assure depuis la direction et qui est à l’initiative de nombreux congrès internationaux sur le sujet.