« Female gaze »: adopter un point de vue féminin au cinéma

Image: Film « Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma

La journaliste et essayiste Iris Brey a rédigé Le Regard féminin, une révolution à l’écran.  Elle nous propose une définition du “female gaze” et une réflexion sur la représentation des femmes au cinéma. Elle veut nous rappeler que le regard auquel on s’est identifié jusqu’à présent n’était pas neutre. Adopter un regard féminin est à la portée des hommes: un homme peut filmer un point de vue féminin comme une réalisatrice peut produire un regard masculin.

Comment nous les femmes sommes mises en scène dans les films et séries ? Comment exprimer et exposer des points de vue féminins ? Comment être autre chose que des objets de désirs masculins ?

Par « regard féminin », Iris Brey entend un regard qui « adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience ». Or c’est ô combien essentiel dans la construction de notre identité… Vous rendez-vous compte de l’influence des films et des séries sur notre psyché, sur notre représentation de nous-mêmes, et cela commence dès le plus jeune âge !

« Pour moi, le «female gaze» signifie ressentir avec une héroïne. Au lieu de regarder le personnage féminin à distance, de prendre du plaisir à le voir comme un objet, on choisit de mettre son expérience au centre et de l’accompagner le temps d’un film ou d’une série. »

« … être une femme au cinéma ne se limite pas à être belle, passive et désirable. »

« Nous avons été formatés par les images. »

Iris Brey

Je vous propose ci-dessous une interview disponible sur Cheek:

Peux-tu rappeler ce qu’est le male gaze?

Le terme a été inventé par la critique et réalisatrice Laura Mulvey en 1975 dans un article. Elle y explique que dans le cinéma hollywoodien classique, le regard du spectateur s’identifie au regard de la caméra, qui est celui du héros. Et que celui-ci prend du plaisir en regardant le corps des femmes comme objets inanimés. Pour elle, ce regard est au centre de la manière dont on apprend à désirer, et le désir du spectateur est celui du voyeur.

Pourquoi as-tu décidé pour ta part de consacrer un essai au female gaze?

Car il n’y avait pas de définition précise de ce qu’est le regard féminin. A mon sens, le limiter à un regard de femme était trop essentialisant. J’ai donc travaillé de manière empirique, en regardant des films par ce prisme-là, afin de générer une définition.

Pourquoi le female gaze ne doit-il pas être considéré comme l’opposé du male gaze?

Car le female gaze, ce n’est pas regarder des hommes comme des objets et en retirer du plaisir. L’idée n’est pas de reproduire la même chose que le male gaze en regardant les autres à leur insu. Il y a un vrai déplacement, il s’agit avant tout de devenir actif·ve·s en regardant les œuvres, et non plus captif·ve·s.

“Avec #MeToo, on a commencé à s’interroger sur la différence entre la manière de filmer les corps de femmes et ceux des hommes.”

Les femmes sont-elles les seules à pouvoir générer du female gaze?

Non, les hommes le peuvent aussi, puisque les films qui produisent du female gaze nous placent à l’intérieur de l’expérience de l’héroïne, parlent de son point de vue, ce que n’importe quel·le cinéaste peut faire. Ils sont évidemment peu nombreux à le faire mais on peut citer parmi eux des réalisateurs comme Ridley Scott ou Luis Buñuel.

#MeToo a-t-il été l’initiateur d’un nouveau female gaze?

Le female gaze existe depuis les débuts du cinéma avec l’arrivée d’Alice Guy en 1906, mais avec #MeToo, le terme s’est mis à circuler davantage car on a commencé à s’interroger sur la différence entre la manière de filmer les corps de femmes et ceux des hommes, en d’autres termes sur les représentations de genre.

Si tu devais conseiller un seul film pour avoir une idée précise de ce qu’est le female gaze?

Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma. Parce qu’il nous montre comment le désir peu se bâtir sur l’égalité et non sur la domination. Céline Sciamma y invente de nouvelles manières de filmer le désir féminin.

J’adore l’idée que nous puissions découvrir toujours plus d’expériences et de regards féminins dans les oeuvres artistiques. Il y a encore tant d’univers personnels à explorer. C’est une richesse immense si on adopte une multitude de points de vue, si on relaye une multitude de récits et de visions de femmes.