Nous les femmes sommes-nous systématiquement défavorisées en termes de capital ?

Nous les femmes accumulons-nous du capital au même rythme que les hommes ? Non, et cela fait bien longtemps que cette situation perdure… L’inégalité hommes-femmes se reflète dans une inégalité de capital et de patrimoine.

Nous les femmes sommes très souvent désavantagées financièrement lors d’une succession ou d’une séparation. Qu’il s’agisse d’un partage d’héritage ou d’une répartition du patrimoine lors d’un divorce, nous sommes globalement désavantagées économiquement. C’est le résultat d’inégalités de revenus au sein des couples et des familles.

Alors que beaucoup d’études existent sur les inégalités sur ma marché du travail, il est moins évident de disposer de données dans la sphère privée. C’est pourquoi, je vous propose ci-dessous l’interview de Céline Bessière, réalisée par Le Nouveau Magazine Littéraire. Céline Bessière est sociologue et co-autrice de l’ouvrage Le Genre du capital sur la reproduction des inégalités économiques au sein de la famille.

Vous avez conçu ce livre comme « un retour aux thèmes privilégiés du féminisme matérialiste des années 1970, qui théorisait et dénonçait l’ »économie politique du patriarcat » ». Que désigne cette expression ?

Céline Bussière : Dans ce livre, nous interrogeons les inégalités économiques qui se jouent dans un contexte patriarcal et notamment au sein des familles. Considérer que « le privé est politique » est l’un des acquis du féminisme des années 1970. Mais depuis cinquante ans, les féministes et les sociologues se sont davantage intéressés aux inégalités dans la sphère professionnelle. Chaque année, on nous rappelle les chiffres : il persiste 25 % d’écart de salaire entre les hommes et les femmes. À temps de travail, qualifications et ancienneté égales, l’écart reste de 12 % (1).

En comparaison, ce qui se joue au sein des relations familiales, dans la famille hétérosexuelle archétypale, n’est pas un sujet d’étude privilégié. Pourtant l’institution familiale est une institution patriarcale. D’un point de vue symbolique, on observe que les lois permettant aux femmes de transmettre leur nom de famille sont extrêmement peu utilisées. Le nom continue de se transmettre par les hommes. D’un point de vue économique, les femmes en couple gagnent en moyenne, non pas 25 %, mais 42 % de moins que leur conjoint, alors qu’une femme célibataire gagne en moyenne « seulement » 9 % de moins qu’un homme célibataire. Cela veut bien dire qu’il se passe quelque chose au sein de la famille, notamment la répartition inégale du travail professionnel et du travail domestique.

Nous souhaitions également interroger la notion de patrimoine (l’épargne, l’immobilier, une entreprise ou des actions et des obligations), défini comme un stock de biens, à la différence du flux des revenus. Tout cela renoue avec l’idée selon laquelle ces questions qui en l’apparence ont l’air techniques, juridiques, sont des questions politiques. Ce qui se joue au moment de la succession ou d’une séparation conjugale est politique.

Quels types d’inégalités les femmes cumulent-elles dans la construction d’un patrimoine ?

C. B. : Il s’agit de nombreuses petites différences qui vont toujours dans le même sens. Avec Sybille Gollac, nous avons fait l’étude de deux moments précis : les séparations et les successions. Alors même que le code civil énonce depuis 1804 que les filles et les fils ont les mêmes droits sur l’héritage de leurs parents, on remarque que les hommes et les femmes n’héritent pas de la même chose. En regardant le plus près, on constate que, dans les familles qui ont un patrimoine structurant – des entreprises, des biens professionnels, de l’immobilier –, celui-ci est davantage transmis aux fils qu’aux filles. Evidemment, il s’agit de statistiques générales : dans les situations où il y a deux filles, la question ne pose pas. Mais statistiquement, dès que l’inégalité est possible, elle s’exprime. Or, recevoir un bien structurant et recevoir des compensations n’est pas la même chose. Précisément, les compensations sont souvent sous-évaluées pour que, sur le papier, les enfants aient l’air de recevoir la même chose. Par ailleurs, les fils obtiennent leur part d’héritage – notamment sous forme de dotation – plus tôt dans la vie que les filles, en reprenant l’entreprise par exemple. Et comme le temps c’est de l’argent, cela constitue un avantage supplémentaire.

Tout cela s’ajoute à ce qui se passe dans les couples et sur le marché du travail professionnel. Dans le livre, nous abordons le cas d’une femme venant d’une famille plus aisée que son conjoint. On pourrait croire que l’ascendant patrimonial lui donnerait plus de pouvoir dans son couple. Elle a élevé leurs cinq enfants, il est instituteur. D’un point de vue professionnel, de revenus, c’est lui qui a l’ascendant économique [ndlr. et lui permet par exemple d’imposer son choix de lieu de vie au couple]. Tenons également compte de l’écart d’âge. Dans les couples hétérosexuels, les femmes sont en moyenne trois ans plus jeunes que leur conjoint. Cela représente trois ans d’avance dans l’évolution de leur carrière professionnelle, dans lesquelles ils sont mieux rémunérés.

À la fin de la liste, on pourrait entendre l’objection que les femmes ont un avantage : l’espérance de vie. Elles vivent plus longtemps que les hommes. C’est vrai. Il faut cependant tenir compte de l’espérance de vie en bonne santé. Cela signifie également que l’expérience de la fin de vie pour les hommes et les femmes est très différente. Celle des hommes en couple a lieu à domicile, avec une épouse qui peut s’occuper d’eux. Alors que les femmes finissent plus souvent veuves (dans l’ensemble des veufs et des veuves, 80 % sont des veuves), seules, avec des difficultés pour rester au domicile familial, sans conjoint pour s’occuper d’elles. Ce n’est pas un avantage si formidable que ça.

Vous écrivez que « les femmes travaillent mais n’accumulent pas ». Elles ont soit un travail rémunéré mais gagnent statistiquement moins qu’un homme et moins que leur conjoint, soit elles travaillent dans le foyer, n’ont pas d’activité rémunéré, et risquent de s’appauvrir en cas de séparation…

C. B. : On ne le présente jamais comme ça, mais dans les couples hétérosexuels avec enfants, les femmes travaillent plus que les hommes : 54 heures pour les femmes, 51 heures pour les hommes. Il se trouve que deux tiers de leur travail n’est pas rémunéré : seul un tiers l’est, et il l’est moins que les hommes. Du côté des conjoints, deux tiers de leur travail est rémunéré contre un tiers qui ne l’est pas. Donc les femmes travaillent autant voire plus que les hommes, mais elles n’accumulent pas. Pourquoi ? Désormais, nous pourrions dire que, sur le plan des normes, l’égalité homme-femme est gagnée. Or, en pratique, on n’y est pas du tout, et une norme égalitaire associée à des pratiques inégalitaires ne fait que creuser les inégalités. Par exemple, dans les couples, les femmes gagnent en moyenne 42 % de moins que leur conjoint. Pourtant on sait que la plupart des couples, au nom de l’égalité, partagent les dépenses. Cela veut dire qu’une fois les dépenses payées, un conjoint a plus de possibilité d’épargne que l’autre. Et le moment où cela éclate au grand jour est celui des séparations conjugales.

Dans votre livre, revient souvent l’idée que des décisions qui appauvrissent les femmes – passer en temps partiel ou faire une coupure professionnelle pour s’occuper des enfants, accepter un héritage de moindre valeur par rapport à celui d’un frère pour ne pas troubler la paix familiale, etc. – sont interprétés comme des choix individuels et « volontaires »…

C. B. : Oui. Par exemple, les femmes en couple font souvent un calcul très particulier : mettre en vis-à-vis leur salaire et ce que coûterait des frais de garde des enfants. Pas les hommes. Au moment d’une séparation, je me mets à la place de ces femmes qui lisent dans le dossier de divorce que, selon leur conjoint, leur temps partiel était un choix personnel et non au bénéfice du couple ; qui, lorsqu’elles font les démarches pour obtenir une pension alimentaire ou une prestation compensatoire, reçoivent des accusations d’oisiveté absolument terribles. Cela veut dire que leur travail dans le couple continue à être nié lors de la séparation, le moment où l’on fait pourtant ce genre de calculs économiques. Cela dit bien que leur contribution au travail domestique n’est pas reconnue et considérée à sa juste valeur.

Il est primordial que les femmes ne se désintéressent pas des enjeux économiques au sein de la famille. On leur a appris à favoriser le consensus familial avant tout, à « ne pas envenimer les choses », à ne pas « se battre » pour des questions matérielles… Ces questions qui ont l’air techniques, rébarbatives, sont pourtant essentielles à l’égalité économique entre les hommes et les femmes, dans tous les milieux sociaux.